Tarabiscoté VS Alambiqué

Je vous propose à nouveau un double article de vocabulaire, sans prise de tête ni polémique cette fois, mais plutôt une battle de mots avec vote à l’applaudimètre puis gloire et paillettes pour le vainqueur. Ce serait pas un extraordinaire concept d’émission télé ça ? Non ? Bon. Contentons-nous d’écrire sagement…

Aujourd’hui, sur le ring, dans la catégorie des adjectifs issus de verbes, nous accueillons deux splendides synonymes! A ma droite, le chic et savoureux « alambiqué » qui nous fera voyager et perdre la tête! A ma gauche, son concurrent, le populaire « tarabiscoté » aux sonorités drolatiques ! Un combat en deux manches aura lieu pour les départager:

  1. L’étymologie (les deux verbes sont des dérivés de noms communs.
    – Le premier vient du nom arabe al anbiq lui-même emprunté au grec ambix signifiant vase. L’alambic désigne un appareil à distiller les parfums, essences ou plus si affinités alcoolisées.
    – L’origine du second demeure mystérieuse. Terme de menuiserie, une hypothèse vraisemblable est celle d’une composition entre un « taraud » désignant l’outil permettant de creuser un pas de vis et « arabesque », nom décrivant un style de décoration fait de lignes sinueuses et géométriques sur le modèle arabe (par opposition aux représentations figuratives humaines) ou « biscot » terme provençal pour biseau. Quoi qu’il en soit, un tarabiscot désigne les sillons décoratifs plus ou moins recherchés, creusés dans une moulure ou l’objet lui-même permettant l’opération de rabotage. Une aide à la compréhension en image :
    tarabiscot
  2. Le sens figuré par métaphore
    – L’ alambic est composé de plusieurs réceptacles et tuyaux qui lui donnent un aspect assez sophistiqué et impressionnant, aussi les emplois métaphoriques apparaissent très tôt. On parle de raisonnement passé par l’alambic pour en évoquer de manière péjorative la trop grande complexité. Jugez plutôt :
    alambic a cognac
    Dès l’apparition du verbe, les deux sens, concret et figuré, seront utilisés. De nos jours, seule la valeur négative métaphorique est en usage.
    – Si le nom tarabiscot conserve une signification purement matérielle (et très occasionnelle hors des cercles de la menuiserie fétichiste), les verbe et adjectif dérivés prennent rapidement un sens figuré. Ce sont également les sinuosités excessives, la sophistication prétentieuse qui sont évoquées en référence à un style perçu comme compliqué.

Je trouve ça amusant que ces deux synonymes aient une même origine concrète. L’évolution de leur usage est par ailleurs surprenante : alambiqué, aux origines assez prosaiques, étant un terme jugé plus soutenu que tarabiscoté, issu d’un lexique particulièrement recherché et lié à un certain raffinement. Mais le pouvoir analogique des sonorités est probablement plus fort qu’il n’y parait et la biscote a un petit air de brioche du peuple. En ce qui me concerne, mon cœur balance entre le plaisir délicat des effluves exotiques et le contentement que me procure un artisanat trompeur aux saveurs de petit-déjeuner. Je sens que le style de ma démonstration s’est éloigné du ring de boxe et du plateau de télévision… thématique oblige!

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Faut-il soutenir le verbe supporter ? ou l’inverse…

C’est une question qui me turlupine depuis longtemps et je crois qu’il est grand temps d’y apporter des éléments de réponse car de nombreuses personnes semblent s’y intéresser également, voire en être irritées, voire être prêtes à engager un combat d’ultimate fighting dès que le problème est soulevé. Avant de sortir les gants de boxe, prenons une grande inspiration… et c’est parti pour une petite plongée étymologique !

  1. Soutenir vient du latin sustinere signifiant littéralement « tenir par-dessous » mais employé de façon figurée dès le 1er siècle avant J-C. Les nuances de ces emplois sont très nombreuses et chacune d’elles peut évoquer quelque chose de concret ou abstrait. C’est le cas notamment pour l’idée d’aide qui s’étend d’un avantage nutritif (sens totalement disparu) à un soutien financier jusqu’au partage d’opinion. Je suis persuadée que vous êtes nombreux à soutenir généreusement une ou plusieurs associations et bénéficiez d’un allègement d’impôts pour cette contribution. Mais on peut également soutenir moralement ses amis qui ont le blues, ou un parti politique, bien que je ne voie pas lequel. L’extension de ce sens conduit à l’idée de défense d’une cause, d’une doctrine et, pour les moins dogmatiques et les plus studieux, vous pouvez soutenir votre thèse après de longues recherches.
    Le champ des significations est également large en ce qui concerne l’idée de maintien. Vos amis ivres (les mêmes peut-être que ceux qui ont le blues) seront soutenus par quelques réverbères et barres de métro pour arriver chez eux sains et saufs. Le maintien peut cependant être temporel et nous pouvons soutenir cette conversation bien longtemps mais je vais tout de même tenter d’être synthétique.
    Enfin, les sens de « résister » ou « endurer » se sont très largement affaiblis. Si on ne soutient plus une attaque, on peut cependant soutenir le regard de ses ennemis. J’espère par ailleurs que vous parvenez à soutenir le rythme d’informations de cet article. 
  2.  Supporter vient également et sans surprise du latin : supportare exprime un mouvement et signifie « porter de bas en haut ». Le sens littéral s’est donc un peu modifié et consacré au domaine de la construction. Les fondations supportent les murs qui supportent eux-mêmes la toiture et voilà, une maison ! J’ai toujours rêvé d’être architecte ! Comme pour soutenir, l’usage s’est immédiatement étendu à plusieurs sens figurés, plus ou moins concrets et variés. De manière imagée, on peut être amené à supporter une dépense imprévue et espérer faire aussi bien que les murs de la maison pour que notre budget ne s’effondre pas. Toujours dans le registre de l’acceptation, les significations varient : apprécier quelque chose, tolérer quelqu’un, subir sans dommage. Même si vous ne supportez pas les piqures et ne supporterez peut-être pas la personne qui vous la fera, votre corps a toutes les chances de très bien supporter votre prochaine couronne dentaire. Promis, je n’ai jamais voulu devenir dentiste.
    Le verbe « supporter » a par ailleurs été employé au Moyen Age et à la Renaissance comme synonyme de soutenir dans le registre de l’aide, intellectuelle et financière. On en trouve un exemple tardif chez Molière où les parents d’une jeune amoureuse refusent de prendre parti pour leur fille « Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions ». Le sens financier serait toujours en usage au Québec et en Afrique d’après Le Robert historique de la langue française.

Mais quand est-ce qu’on arrête ce bavardage et qu’on parle de match de foot ? Je sens bien que vous n’êtes pas satisfaits, vous suffoquez après cette apnée étymologique et lorgnez à nouveau sur les gants de boxe. Je vous propose de faire un peu de yoga à la place et d’adopter une autre perspective sur la situation.

D’un côté, l’idée de l’aide est attestée pour les deux verbes, mais son usage en français moderne est perdu pour « supporter ». D’un autre côté, aucun de ces deux verbes ne semble évoquer le positionnement particulier, et notamment les idées d’encouragement et de motivation, adopté quand on souhaite accompagner une équipe jusqu’à la victoire. Il existe donc bien une lacune linguistique de la langue actuelle. D’un troisième côté (parce qu’on fait du yoga rappelez-vous, on ne limite pas nos perceptions), cette nuance a été créée par l’anglais qui a scindé la connotation d’aide dans la perspective d’un maintien (to sustain) d’une part et dans la perspective d’une victoire (to support) d’autre part. Dans ce cas, y a-t-il des raisons valables de ne pas accepter un usage du verbe « supporter » par analogie avec l’anglais et le nom commun « un supporter » dans les situations qui relèvent visiblement d’un accompagnement à la victoire ? (Allez, je joue à fond la yogi sceptique).Réponses :
– Non, parce qu’il apporte une nuance linguistique qui n’existe pas réellement avec le verbe soutenir.
– Oui, l’usage du verbe « supporter » est problématique quand il est ambigu : Qui supporte Rafael Nadal ? Réponse A : Personne, parce qu’il est exaspérant. Réponse B : Personne, parce qu’on préfère Fédérer !

Soit. Mais si on ne s’intéresse ni au foot ni au tennis, peut-on supporter un projet de loi, une initiative politique…. ? Je ne sais pas mais je pense que les gants de boxe seront sortis quoi qu’on dise…

Concocter des mots (partie 1)

A plusieurs reprises les lundis, on a flashé sur certains mots qui ont vraiment la classe. Flash, présentation, petite discussion : on a dévisagé leur orthographe, on a tenté de comprendre leur signification profonde, on a interprété leurs usages et on a même écouté leur histoire personnelle… une sorte de speed dating linguistique. Evidemment, il y aussi beaucoup de mots qui restent sur le carreau et que l’on ignore complètement. Eh bien je vous propose un article où tous auront leur place : les moches, les petits, les tordus, les insipides et les transparents. Toi, le mot solitaire qui n’intéresse personne, aujourd’hui tu n’es pas exclu et tu auras peut-être même la chance de finir sous le feu des projecteurs. En effet, j’ai décidé de rédiger un article (en plusieurs parties) sur la construction des mots, plus précisément sur toutes les constructions possibles de tous les mots ! Il ne s’agit pas d’étymologie mais plutôt de cuisine. En résumé, je me lance dans la rédaction d’un livre de recettes.
Commençons par les deux recettes de base que l’on apprend à l’école : la dérivation et la composition.

  1. La dérivation, ça signifie qu’on prend un ingrédient brut (que l’on appelle un radical ou une base) et qu’on l’assaisonne en lui ajoutant des petits bouts (qu’on appelle préfixe, avant le radical, et suffixe, après). ex : Dans la deuxième moitié du XXème siècle, pour fabriquer le très moche nom masculin « désembuage», il a fallu travailler sérieusement… On a pris le radical, « buée », on lui a ajouté le préfixe « en », comme il n’était pas assez laid, on a aussi mis le préfixe « dé » et enfin, pas radin, on lui a collé un suffixe « age ». Grâce à cette recette, on obtient ça : dé+ en + buée + age. Bof. Ca heurte un peu notre sensibilité esthétique et la prononciation n’est pas évidente, du coup, on a un peu fignolé les transitions. Et puis on connait les règles orthographiques en usage et on ne veut choquer personne, alors on transforme le « n » en « m » devant le « b ». Mesdames et messieurs, voici « désembuage » !Et maintenant, la partie prise de tête…
    – Madame, comment on fait pour trouver le radical?
    – Déjà, en cuisine, c’est « chef » et pas « madame ». Ensuite, on se débrouille ! Le radical est la plus petite unité pouvant être indépendante. Pour la trouver, on peut comparer des mots qui se ressemblent et portent sur une même thématique. ex : Si vous vous posez des questions existentielles sur la nature de « déficitaire», pensez à « déficit », « déficient ». On constate que la partie « déficit » est commune, bien qu’altérée dans un cas, ce qui nous permet de penser que seuls des suffixes sont utilisés et que la syllabe « dé » n’est pas un préfixe. Notre ami le dictionnaire nous dira que l’on a raison car ces mots viennent du verbe latin « deficit » signifiant « il manque ».
    – Et les préfixes et les suffixes, c’est quoi en fait ?
    – Ce sont des ensembles que l’on ne peut a priori pas utiliser indépendamment d’un radical. Cependant, ils ont du sens et apportent des informations sur le mot. ex : le mot « indépendamment», qui passe inaperçu, est un bon exemple. Il comporte le préfixe « in- »  qui apporte l’idée d’opposition et le suffixe « –ment » qui indique qu’il s’agit d’un adverbe. Mais, il faut garder en tête que le dictionnaire est toujours une aide précieuse car les apparences peuvent être trompeuses et les conclusions malheureuses. ex : Même si vous savez (ou pas) que le préfixe « para » signifie fréquemment « autour » ou « contre », sachez également que, détestant la scatologie, si je mentionne le vilain mot «  parapet », je ne parle pas de flatulence. Ce nom provient de l’italien parapetto et n’a subi qu’une transformation phonétique malheureuse. Certes, en italien il s’agit d’une dérivation car non seulement le préfixe « para » mais également le radical « petto » (signifiant poitrine) existent.
  2. La composition, c’est pas compliqué : on prend plein d’ingrédients bruts, on mélange le tout. On fait une petite sauce pour que ça se marie bien : trait d’union, préposition ou on décide de laisser l’ensemble nature. La liberté en cuisine, c’est important. ex : dans mon saladier, je mets « chou » et « rouge » : je n’ai besoin de rien de plus pour faire « chou rouge». Mais j’aurais pu choisir « fleur » et fabriquer « chou-fleur », « Bruxelles » pour « chou de Bruxelles » ou « chou » à nouveau pour « chouchou ».
    – Chef, c’est possible de faire une salade composée de préfixes et suffixes à la place des radicaux ?
    – Excellente question qui vous vaut de passer de commis à second ! Les grammaires appellent cela la composition savante : des préfixes venant du grec ou du latin, et qui ne sont pas en français des unités indépendantes, sont pourtant assemblés pour fabriquer un mot nouveau en français. Les exemples sont nombreux : biologie du grec bio (le vivant) et logos (le discours), orthographe de ortho (droit, correct) et graphe (écrire) ou encore patronyme avec un mélange de latin (pater, le père) et grec (onoma, qui porte le nom de).

A ce stade-là, si vous avez la tête qui tourne un peu, c’est normal. Je vous propose une pause : on oublie la cuisine, on se fait un restau et on reprendra tout ça dans quelques jours.

Cabotin

Je varie les plaisirs et au lieu de vous parler avec joie et enthousiasme d’un mot drôle, raffiné ou tout simplement beau, je vous raconte ce lundi une triste histoire d’erreur et de déception linguistiques. Comme de nombreuses personnes qui aiment les mots, j’apprécie leur signification mais également leur sonorité ou leur orthographe et il m’arrive de préférer un mot à un autre de ses synonymes que je refuse d’utiliser parce que je le trouve tout simplement laid. « Cabotin », et son très joli féminin « cabotine », fait partie des noms que je favorisais plutôt qu’un autre, aussi je me suis dit qu’il serait intéressant de se pencher un peu sur son histoire. Je ne me doutais pas alors que le dictionnaire avait cette belle et terrible faculté des grands romans d’amour ou des pièces tragiques qui vous bouleversent en une phrase et vous font sombrer dans une profonde mélancolie ! Je l’ai appris à mes dépens en lisant dans le Larousse : « Cabotin. Artiste médiocre, qui estime son talent au-dessus de sa valeur. Personne qui se fait remarquer par un comportement affecté, théâtral. » Le coup de poignard ! Artiste médiocre, comportement affecté ! Et moi qui y voyais un subtil mélange de pitrerie et d’espièglerie. De la légèreté enfin !

Puisqu’il faut se résigner, résumons l’histoire de ce mauvais plaisant. Le nom « cabotin » désigne au début du XVIIIème siècle les comédiens ambulants mais le sens péjoratif est attesté très vite aussi bien pour décrire le jeu de mauvaise qualité que les individus empruntant de grands airs dramatiques. L’origine du mot aurait pu nous enthousiasmer puisqu’on a imaginé qu’un certain Cabotin, acteur, directeur de théâtre et charlatan à l’époque de Louis XIII donnât son nom à la profession. Malheureusement, cette séduisante hypothèse, qui justifierait la connotation négative, est peu probable étant donné qu’aucune trace de ce personnage n’existe avant le XVIIIème. Le substantif est plus raisonnablement dérivé du terme de navigation « caboter » qui signifie voguer le long de la côte de port en port, et qui s’appliquerait bien au mode de vie des comédiens ambulants effectuant de brefs déplacements d’une ville à l’autre.

Dernière précision, le Larousse comme le Robert admettent les deux usages de nom et d’adjectif. Mais à quoi bon, si on nous refuse l’insouciance et la frivolité ! Pour ma part, je fais mes adieux à ce mot avec cet article cabotin.