Le plaisir d’écrire des liaisons dangereuses

Le Vicomte de Valmont écrit à la Présidente Tourvel qu’il s’est donné pour mission de séduire et dont l’abandon représente une victoire de plus dans le grand jeu de séduction qu’il a engagé avec la Marquise de Merteuil. Les deux libertins s’échangent par lettres les récits détaillés de leurs entreprises de manipulation. Le roman alterne donc des lettres parfaitement hypocrites destinées aux victimes et des échanges sans fard et pleins de cynisme. Celle que je vous présente a la particularité d’être en même temps une mascarade d’amour platonique et un manifeste de libertinage car le Vicomte envoie tout d’abord son pli à la Marquise (afin qu’elle le fasse timbrer de Paris pour tromper la Présidente). Une même lettre pour la victime et la complice ! A ceci s’ajoute une troisième lectrice improvisée : la courtisane auprès de laquelle Valmont se trouve au moment de la rédaction… Une situation alambiquée qui offre au séducteur un terrain de jeu délectable et au dernier de ses lecteurs, nous, un plaisir aussi grand.

La situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais, la puissance irrésistible de l’amour ; j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées ; & déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de l’interrompre. Quoi ! Ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j’éprouve en ce moment ? J’ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien, vous n’y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, Madame, la froide tranquillité, le sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur ; les passions actives peuvent seules y conduire ; & malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte, que, dans ce moment même, je suis plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos rigueurs désolantes ; elles ne m’empêchent point de m’abandonner entièrement à l’amour, & d’oublier, dans le délire qu’il me cause, le désespoir auquel vous me livrez. C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant ; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si douce, & cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports : l’air que je respire est brûlant de volupté ; la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour ; combien elle va s’embellir à mes yeux ! j’aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, le délire que j’éprouve. Je devrais peut-être m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s’augmente à chaque instant, & qui devient plus forte que moi.

Je reviens à vous, Madame, & sans doute j’y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment du bonheur a fui loin de moi ; il a fait place à celui des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments, si je cherche en vain les moyens de vous en convaincre ? Après tant d’efforts réitérés, la confiance & la force m’abandonnent à la fois.

En raison de ses destinataires multiples, l’écriture repose essentiellement sur les doubles sens et l’ironie fondée sur la connivence des manipulateurs qui rient à l’insu de la victime. L’épanchement intime et l’expression des sentiments adressés à l’amante sont en réalité un récit de fanfaron. Si Valmont a « tant de plaisir » en écrivant, qu’il n’a jamais ressenti « dans cette occupation », c’est certainement moins la pensée de la Présidente que la présence de la courtisane à ses côtés qui l’explique. Le lexique est soigneusement choisi avec des termes comme « transports » et « volupté » qui s’emploient au XVIIIème aussi bien pour parler de l’esprit que des sens. La dimension charnelle est accentuée par  l’évocation d’un objet concret, la table, métaphore du corps ou du lit servant de support à Valmont. Enfin, l’ironie atteint son comble avec l’ellipse matérialisée par le changement de paragraphe et qui ne laisse pas de doute sur la façon dont le Vicomte a dissipé son ivresse, réitéré tant d’efforts, avant de reprendre la plume. Je n’en dis pas plus et vous laisse relire et choisir vos passages préférés parmi les traits d’esprit de Valmont qui sont légion.

Mais il ne s’agit pas seulement de plaisanter à travers ce double discours. Fausses confidences, récit ironique, cette lettre est également une réelle déclaration. Le jeu autour de la question du trouble amoureux, entendu comme bouleversement de l’esprit d’un côté ou des sens de l’autre, est au cœur d’une vision provocatrice de l’amour et de la conduite de sa vie. Que Valmont subisse avec bonheur les tourments de l’amour éconduit et les préfère même à l’absence de sentiments est plutôt ordinaire et dans la lignée d’une littérature tout à fait autorisée qui valorise le « mal d’amour » de l’amant courtois. Mais, si on transpose ce discours sur le plan physique, le personnage nous dit qu’il place le désordre des sens au-dessus de la parfaite sérénité de l’esprit (et que d’ailleurs la Présidente en ferait autant si elle connaissait « bien » ce trouble dont il souffre en ce moment). Le bonheur est dans l’action, et le calme, « image de la mort » s’y oppose. Ne serions-nous pas à quelques transpositions de sens de conclure qu’il y a tout à gagner à refuser la paix et l’ordre établi…

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