Faut-il soutenir le verbe supporter ? ou l’inverse…

C’est une question qui me turlupine depuis longtemps et je crois qu’il est grand temps d’y apporter des éléments de réponse car de nombreuses personnes semblent s’y intéresser également, voire en être irritées, voire être prêtes à engager un combat d’ultimate fighting dès que le problème est soulevé. Avant de sortir les gants de boxe, prenons une grande inspiration… et c’est parti pour une petite plongée étymologique !

  1. Soutenir vient du latin sustinere signifiant littéralement « tenir par-dessous » mais employé de façon figurée dès le 1er siècle avant J-C. Les nuances de ces emplois sont très nombreuses et chacune d’elles peut évoquer quelque chose de concret ou abstrait. C’est le cas notamment pour l’idée d’aide qui s’étend d’un avantage nutritif (sens totalement disparu) à un soutien financier jusqu’au partage d’opinion. Je suis persuadée que vous êtes nombreux à soutenir généreusement une ou plusieurs associations et bénéficiez d’un allègement d’impôts pour cette contribution. Mais on peut également soutenir moralement ses amis qui ont le blues, ou un parti politique, bien que je ne voie pas lequel. L’extension de ce sens conduit à l’idée de défense d’une cause, d’une doctrine et, pour les moins dogmatiques et les plus studieux, vous pouvez soutenir votre thèse après de longues recherches.
    Le champ des significations est également large en ce qui concerne l’idée de maintien. Vos amis ivres (les mêmes peut-être que ceux qui ont le blues) seront soutenus par quelques réverbères et barres de métro pour arriver chez eux sains et saufs. Le maintien peut cependant être temporel et nous pouvons soutenir cette conversation bien longtemps mais je vais tout de même tenter d’être synthétique.
    Enfin, les sens de « résister » ou « endurer » se sont très largement affaiblis. Si on ne soutient plus une attaque, on peut cependant soutenir le regard de ses ennemis. J’espère par ailleurs que vous parvenez à soutenir le rythme d’informations de cet article. 
  2.  Supporter vient également et sans surprise du latin : supportare exprime un mouvement et signifie « porter de bas en haut ». Le sens littéral s’est donc un peu modifié et consacré au domaine de la construction. Les fondations supportent les murs qui supportent eux-mêmes la toiture et voilà, une maison ! J’ai toujours rêvé d’être architecte ! Comme pour soutenir, l’usage s’est immédiatement étendu à plusieurs sens figurés, plus ou moins concrets et variés. De manière imagée, on peut être amené à supporter une dépense imprévue et espérer faire aussi bien que les murs de la maison pour que notre budget ne s’effondre pas. Toujours dans le registre de l’acceptation, les significations varient : apprécier quelque chose, tolérer quelqu’un, subir sans dommage. Même si vous ne supportez pas les piqures et ne supporterez peut-être pas la personne qui vous la fera, votre corps a toutes les chances de très bien supporter votre prochaine couronne dentaire. Promis, je n’ai jamais voulu devenir dentiste.
    Le verbe « supporter » a par ailleurs été employé au Moyen Age et à la Renaissance comme synonyme de soutenir dans le registre de l’aide, intellectuelle et financière. On en trouve un exemple tardif chez Molière où les parents d’une jeune amoureuse refusent de prendre parti pour leur fille « Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions ». Le sens financier serait toujours en usage au Québec et en Afrique d’après Le Robert historique de la langue française.

Mais quand est-ce qu’on arrête ce bavardage et qu’on parle de match de foot ? Je sens bien que vous n’êtes pas satisfaits, vous suffoquez après cette apnée étymologique et lorgnez à nouveau sur les gants de boxe. Je vous propose de faire un peu de yoga à la place et d’adopter une autre perspective sur la situation.

D’un côté, l’idée de l’aide est attestée pour les deux verbes, mais son usage en français moderne est perdu pour « supporter ». D’un autre côté, aucun de ces deux verbes ne semble évoquer le positionnement particulier, et notamment les idées d’encouragement et de motivation, adopté quand on souhaite accompagner une équipe jusqu’à la victoire. Il existe donc bien une lacune linguistique de la langue actuelle. D’un troisième côté (parce qu’on fait du yoga rappelez-vous, on ne limite pas nos perceptions), cette nuance a été créée par l’anglais qui a scindé la connotation d’aide dans la perspective d’un maintien (to sustain) d’une part et dans la perspective d’une victoire (to support) d’autre part. Dans ce cas, y a-t-il des raisons valables de ne pas accepter un usage du verbe « supporter » par analogie avec l’anglais et le nom commun « un supporter » dans les situations qui relèvent visiblement d’un accompagnement à la victoire ? (Allez, je joue à fond la yogi sceptique).Réponses :
– Non, parce qu’il apporte une nuance linguistique qui n’existe pas réellement avec le verbe soutenir.
– Oui, l’usage du verbe « supporter » est problématique quand il est ambigu : Qui supporte Rafael Nadal ? Réponse A : Personne, parce qu’il est exaspérant. Réponse B : Personne, parce qu’on préfère Fédérer !

Soit. Mais si on ne s’intéresse ni au foot ni au tennis, peut-on supporter un projet de loi, une initiative politique…. ? Je ne sais pas mais je pense que les gants de boxe seront sortis quoi qu’on dise…

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