La seconde : une gageure !

La langue française a plus d’un tour dans son sac pour vous chatouiller les nerfs. Or, après l’orthographe de quelques homophones et la grammaire dans tout plein de cas, c’est la prononciation qui vous attaque et vous en veut personnellement !

Au CP, vous aviez docilement appris à lire vos « c » et vos « g » mais vous tiriez déjà un peu la lanGUe pour mémoriser toutes les prononCIations différentes Lire la suite

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La bonne manière

Mais ça fait bien longtemps qu’on n’a pas joué à la maitresse ici avec des bonnes petites règles de la belle langue française qui nous cassent la tête ! Heureusement, mes élèves s’interrogent sur la grammaire et l’orthographe (apparemment tous les collégiens de banlieue, même défavorisée, ne sont pas obnubilés par le terrorisme et ne rêvent pas de tout faire péter…) et me fournissent des idées d’articles. Ah, s’ils savaient comme je les exploite ! Aujourd’hui donc, une question légitime de Marie-Cécile-Françoise (le prénom a été quelque peu modifié comme dans les vrais articles des vrais journaux) qui s’étonnait que le mot « fréquemment » prenne un « e » central alors qu’on prononce bien le son [a]. Elle a plutôt raison dans le fond, ces histoires d’adverbe de manière ne sont pas évidentes. Essayons néanmoins d’y comprendre quelque chose.

De façon générale, on prend un adjectif, on le met au féminin et on lui ajoute le suffixe –ment. Une fois qu’on perçoit clairement la situation d’ensemble, franchement, on l’aborde plus sereinement. Mais rassurez-vous, il y a évidemment quelques petites exceptions.

  • Certains adjectifs prennent en plus un accent aigu qui est progressivement apparu et vient d’on ne sait où. Je suis profondément désolée de ne pas pouvoir vous expliquer cela plus précisément.
  • Les adjectifs qui se terminent pas une voyelle au masculin prennent directement le suffixe –ment sans passer par la case changement de sexe. Ah ouais, carrément ? Non mais vraiment ? C’est quoi le délire ? Le délire, ce sont les simplifications d’orthographe… si si ! Originellement, ces adjectifs-là étaient, comme les autres, d’abord passés au féminin, avant la grande transformation en adverbe. On trouve vraiement d’anciens textes écrits très poliement avec ces orthographes. D’ailleurs, « gaiement » a posé problème à l’Académie jusque tardivement … Il semblerait que les académiciens n’étaient pas très gais à l’idée, peut-être estimée trop progressiste, de supprimer le « e » par souci d’égalité avec les autres. Bref, pour ne froisser personne, les deux orthographes sont acceptées mais avec un accent circonflexe si on enlève le « e », parce que quand même… non je ne vois pas.
  • Les adjectifs qui se terminent par –ant ou –ent (ainsi que les participes présents) prennent quant à eux un suffixe différent en –amment ou –emment, selon la voyelle présente dans l’adjectif initial et sans rapport avec la prononciation. Apparemment, ces adverbes auraient tout d’abord connu les mêmes lois que les autres et l’on trouve des graphies anciennes du type « puissantement », « violentement » avant que différentes transformations phonétiques viennent mettre la pagaille dans la recette ancestrale des adverbes de manière et qu’on finisse par les écrire différemment.

En bref, les adverbes de manière s’écrivaient facilement jusqu’à ce que des changements et simplifications phonétiques et orthographiques complexifient logiquement tout ça ! Merci la langue d’évoluer ! As-tu seulement pensé à la pauvre Marie-Cécile-Françoise avant de faire n’importe quoi ? Et à ses profs…

Concocter des mots (partie 1)

A plusieurs reprises les lundis, on a flashé sur certains mots qui ont vraiment la classe. Flash, présentation, petite discussion : on a dévisagé leur orthographe, on a tenté de comprendre leur signification profonde, on a interprété leurs usages et on a même écouté leur histoire personnelle… une sorte de speed dating linguistique. Evidemment, il y aussi beaucoup de mots qui restent sur le carreau et que l’on ignore complètement. Eh bien je vous propose un article où tous auront leur place : les moches, les petits, les tordus, les insipides et les transparents. Toi, le mot solitaire qui n’intéresse personne, aujourd’hui tu n’es pas exclu et tu auras peut-être même la chance de finir sous le feu des projecteurs. En effet, j’ai décidé de rédiger un article (en plusieurs parties) sur la construction des mots, plus précisément sur toutes les constructions possibles de tous les mots ! Il ne s’agit pas d’étymologie mais plutôt de cuisine. En résumé, je me lance dans la rédaction d’un livre de recettes.
Commençons par les deux recettes de base que l’on apprend à l’école : la dérivation et la composition.

  1. La dérivation, ça signifie qu’on prend un ingrédient brut (que l’on appelle un radical ou une base) et qu’on l’assaisonne en lui ajoutant des petits bouts (qu’on appelle préfixe, avant le radical, et suffixe, après). ex : Dans la deuxième moitié du XXème siècle, pour fabriquer le très moche nom masculin « désembuage», il a fallu travailler sérieusement… On a pris le radical, « buée », on lui a ajouté le préfixe « en », comme il n’était pas assez laid, on a aussi mis le préfixe « dé » et enfin, pas radin, on lui a collé un suffixe « age ». Grâce à cette recette, on obtient ça : dé+ en + buée + age. Bof. Ca heurte un peu notre sensibilité esthétique et la prononciation n’est pas évidente, du coup, on a un peu fignolé les transitions. Et puis on connait les règles orthographiques en usage et on ne veut choquer personne, alors on transforme le « n » en « m » devant le « b ». Mesdames et messieurs, voici « désembuage » !Et maintenant, la partie prise de tête…
    – Madame, comment on fait pour trouver le radical?
    – Déjà, en cuisine, c’est « chef » et pas « madame ». Ensuite, on se débrouille ! Le radical est la plus petite unité pouvant être indépendante. Pour la trouver, on peut comparer des mots qui se ressemblent et portent sur une même thématique. ex : Si vous vous posez des questions existentielles sur la nature de « déficitaire», pensez à « déficit », « déficient ». On constate que la partie « déficit » est commune, bien qu’altérée dans un cas, ce qui nous permet de penser que seuls des suffixes sont utilisés et que la syllabe « dé » n’est pas un préfixe. Notre ami le dictionnaire nous dira que l’on a raison car ces mots viennent du verbe latin « deficit » signifiant « il manque ».
    – Et les préfixes et les suffixes, c’est quoi en fait ?
    – Ce sont des ensembles que l’on ne peut a priori pas utiliser indépendamment d’un radical. Cependant, ils ont du sens et apportent des informations sur le mot. ex : le mot « indépendamment», qui passe inaperçu, est un bon exemple. Il comporte le préfixe « in- »  qui apporte l’idée d’opposition et le suffixe « –ment » qui indique qu’il s’agit d’un adverbe. Mais, il faut garder en tête que le dictionnaire est toujours une aide précieuse car les apparences peuvent être trompeuses et les conclusions malheureuses. ex : Même si vous savez (ou pas) que le préfixe « para » signifie fréquemment « autour » ou « contre », sachez également que, détestant la scatologie, si je mentionne le vilain mot «  parapet », je ne parle pas de flatulence. Ce nom provient de l’italien parapetto et n’a subi qu’une transformation phonétique malheureuse. Certes, en italien il s’agit d’une dérivation car non seulement le préfixe « para » mais également le radical « petto » (signifiant poitrine) existent.
  2. La composition, c’est pas compliqué : on prend plein d’ingrédients bruts, on mélange le tout. On fait une petite sauce pour que ça se marie bien : trait d’union, préposition ou on décide de laisser l’ensemble nature. La liberté en cuisine, c’est important. ex : dans mon saladier, je mets « chou » et « rouge » : je n’ai besoin de rien de plus pour faire « chou rouge». Mais j’aurais pu choisir « fleur » et fabriquer « chou-fleur », « Bruxelles » pour « chou de Bruxelles » ou « chou » à nouveau pour « chouchou ».
    – Chef, c’est possible de faire une salade composée de préfixes et suffixes à la place des radicaux ?
    – Excellente question qui vous vaut de passer de commis à second ! Les grammaires appellent cela la composition savante : des préfixes venant du grec ou du latin, et qui ne sont pas en français des unités indépendantes, sont pourtant assemblés pour fabriquer un mot nouveau en français. Les exemples sont nombreux : biologie du grec bio (le vivant) et logos (le discours), orthographe de ortho (droit, correct) et graphe (écrire) ou encore patronyme avec un mélange de latin (pater, le père) et grec (onoma, qui porte le nom de).

A ce stade-là, si vous avez la tête qui tourne un peu, c’est normal. Je vous propose une pause : on oublie la cuisine, on se fait un restau et on reprendra tout ça dans quelques jours.