Contrastes de Lucien Clergue : beauté en continu

Un extraordinaire accrochage de 198 photos de cette série a été présenté pendant l’exposition organisée cet hiver au Grand Palais. (No comment sur le degré zéro de l’actualité de cet article.) Le spectateur était invité à flâner devant un mur monumental qui venait achever le très beau parcours d’une visite que l’on aurait voulue sans fin. Si cette rétrospective a su révéler à quel point l’œuvre, et la vie même, de Lucien Clergue étaient riches et foisonnantes, cette dernière série Lire la suite

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Une plongée chez Bruno Réquillart

Sans aucun lien avec l’actualité culturelle, je ressors aujourd’hui une photo d’un artiste que j’ai découvert en 2013 grâce à une très belle rétrospective du Jeu de Paume, présentée dans leur espace du Château de Tours. Poétique des formes m’a fait entrer dans l’univers de cet étrange artiste qui a débuté sa carrière dans les années 70 avant d’interrompre son travail de photographe pour vingt ans, qu’il a exclusivement consacrés à la peinture, puis de photographier à nouveau. Voici une œuvre réalisée en 1974 au cours d’un voyage sur l’île d’Unije en Yougoslavie.

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Tirée dans un format moyen (pas d’info dans le catalogue mais de mémoire, je dirais 70×50 cm), cette photo a retenu mon attention un long moment pendant l’exposition. En l’observant à nouveau, je réalise qu’il y a des tonnes de choses à dire ! Je suis comblée : double bonheur de la contemplation et du bavardage !

On peut commencer par la composition extraordinaire, avec cette ligne d’horizon poursuivie par le mur de briques du premier plan. La géométrie du paysage ne semble pas du tout naturelle voire quasiment impossible. La juxtaposition parfaite des trois rectangles qui composent l’image – le ciel, la mer et le mur – efface complètement la perception de la profondeur du cadre.

Une autre caractéristique est l’emploi d’une pellicule très sensible qui apporte un grain particulier à la photo et contribue à brouiller la perspective. On a l’impression que ces trois rectangles ne sont qu’une sorte de variation des couleurs, plus ou moins intenses, des matières, plus ou moins denses et des formes, plus ou moins rectilignes. Je trouve la mer très impressionnante : ce grain et le noir et blanc figent les vagues dans une épaisseur ressemblant à de la peinture à l’huile étalée au couteau voire même à l’écorce d’un arbre. Le contraste avec le moucheté vaporeux du ciel et les interstices parallèles et perpendiculaires des briques est magnifique.

Il pourrait résulter de tout cela une impression d’abstraction, assez fréquente dans d’autres œuvres de l’artiste, mais bien sûr la présence du plongeur bouleverse l’ensemble. Le corps en mouvement et le détail du pied qui brise la ligne d’horizon rendent la photo réellement troublante. On pourrait presque croire à un montage tant le contraste entre le cadre et la figure est saisissant. Cela dit, je trouve qu’il y a une vraie atmosphère dans cette scène. Le mélange de la construction rudimentaire dans un environnement qui semble sauvage car complètement dénudé laisse la porte ouverte à l’imagination. Le spectateur a tout le loisir d’inventer la narration qui accompagnerait cet instant. Pour ma part, l’aspect brut du paysage associé à une certaine pesanteur me conduit en Méditerranée (oui je sais qu’il s’agit pourtant de l’Adriatique), dans ces coins reculés où les fondations d’un bâtiment délaissées ont chassé les touristes et où un homme apprécie, seul, une nature puissante et immuable sous une chaleur écrasante. Je crois que, malgré l’absence de ruines antiques et de végétation odorante, les Noces de Camus s’invitent dans ma rêverie… Il est temps de m’arrêter mais je vous guiderai peut-être bientôt sur ces sentiers-là.

Des peupliers selon Monet

Ma sœurette Delfine vous avait déjà avertis que les arbres de Monet, c’était pas de la blague ! Confirmation. Nous avons toutes les deux visité l’exposition Paul Durand-Ruel au musée du Luxembourg et ainsi contemplé, parmi les œuvres collectionnées par ce marchand d’art, deux toiles d’une série de vingt-trois pièces représentant des peupliers le long de l’Epte. Les voici.

monet peupliers roses

monet peupliers cy tombly

Pour la petite histoire, Monet repère ces peupliers près de sa maison de Giverny mais apprend qu’ils sont sur le point d’être vendus pour leur bois. Qu’à cela ne tienne, il se rend chez le marchand de bois et lui verse de quoi le convaincre de les laisser en état encore quelques temps. C’est-à-dire vraisemblablement plusieurs mois, étant donné que la série représente le paysage selon un cadrage sensiblement identique mais à des heures et saisons différentes. Il est probable que Monet ait travaillé à ce sujet du printemps à l’automne 1891.

La première toile de l’article présente un cadrage un peu plus serré que les autres tableaux de la série : le coude formé par les peupliers et les cimes des arbres ne sont pas visibles, ce qui a pour effet de brouiller la compréhension du motif et de mettre en avant… l’arrière-plan. Ce sont en effet les couleurs et la lumière qui frappent dans ce tableau. Le rendu ici est malheureusement très mauvais, mais face à l’œuvre, on ne voit tout d’abord que des taches rose vif qui se découpent sur un fond bleu. Les arbres eux-mêmes ne sont perceptibles qu’après coup. Et la couleur n’est visiblement pas un instrument pour traduire un moment particulier de la journée ou de la saison : aucun autre indice ne rend cette lecture possible. Les volutes de rose sont le cœur de la toile.

Le second tableau est très différent. Le paysage est immédiatement reconnaissable avec cette fois-ci des arbres entiers et un ciel animé de nuages. J’ai personnellement du mal à donner une interprétation naturaliste du motif qui combine étrangement la clarté du ciel et l’obscurité des feuillages. Il se peut que le soleil soit momentanément caché mais il demeure étonnant que tous les plans du tableau soient plongés dans la même pénombre. Quoi qu’il en soit, le style et le trait sont vraiment particuliers et interpellent immédiatement. Trivialement, je dirais que les feuillages et le nuage central ressemblent à… de gros gribouillis. Peu remarquables sur les reproductions, les coups de pinceaux laissent des traces de peinture dont la texture est peu fréquente chez les Impressionnistes. Les cimes sont composées de traits continus qui rendent bien l’impression du volume mais sans détails particuliers et les multiples couches de blanc du nuage donnent une épaisseur impressionnante à cette partie centrale du tableau. Les gribouillis (expression désormais consacrée) deviennent quasiment indépendants du sujet d’ensemble.

Même motif donc, mais des visions très variées et surtout des expériences picturales très différentes, et pour certaines extraordinaires. Vraisemblablement inspirées par l’art japonais et en particulier les Trente-six vues de Mont Fuji, ces œuvres et le travail en série de Monet ont représenté, j’en suis certaine, des sources d’influence pour de nombreuses œuvres innovantes du siècle suivant.

A propos d’un autre tableau de la série, Monet aurait confié : « Je me suis encore escrimé tant bien que mal avec l’admirable motif de paysage que j’ai dû faire par tous les temps afin d’en faire un qui ne soit d’aucun temps, d’aucune saison ». J’évoquais il y a quelques semaines la peinture de paysage japonaise et je soulignais qu’un certain naturalisme contemplatif pouvait s’associer à la recherche d’une variété de styles inattendus, parfois très éloignés de la minutie. Je pense que cette série de Monet emprunte une même posture d’équilibriste entre éloge de la nature et gloire de la peinture elle-même. Fendons-nous d’un petit « Gloire à Monet! » pour terminer.