Contrastes de Lucien Clergue : beauté en continu

Un extraordinaire accrochage de 198 photos de cette série a été présenté pendant l’exposition organisée cet hiver au Grand Palais. (No comment sur le degré zéro de l’actualité de cet article.) Le spectateur était invité à flâner devant un mur monumental qui venait achever le très beau parcours d’une visite que l’on aurait voulue sans fin. Si cette rétrospective a su révéler à quel point l’œuvre, et la vie même, de Lucien Clergue étaient riches et foisonnantes, cette dernière série Lire la suite

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Une forêt par le maître d’œuvre Giuseppe Penone

Je poursuis la rubrique avec une valeur sûre : artiste ultra reconnu mais très loin du star system, Giuseppe Penone est une figure incontournable de la sculpture depuis maintenant quarante ans. J’ai découvert son œuvre tout à fait par hasard en visitant une exposition consacrée à un autre artiste à Beaubourg. D’œuvre en œuvre, son travail m’a complètement fascinée. Je vous livre mes impressions sur l’une d’elles, intitulée poétiquement Répéter la forêt.

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Il s’agit d’une grande composition dont les pièces sont des sculptures en bois. La partie basse est une poutre de charpenterie et la partie supérieure un jeune tronc d’arbre où les branches naissantes sont apparentes. La disposition des pièces et l’éclairage de la salle démultiplient ces arbres singuliers grâce aux ombres portées sur les murs blancs et créent ainsi un espace de promenade dans un étrange bois géométrique. Envoûtant… L’ensemble est d’une grande beauté : les formes, le matériau, la composition sont visuellement très forts. Mais les décalages évidents entre ce qui est naturel et ce qui est fabriqué et l’impossibilité dans laquelle on se trouve de définir ce qui appartient réellement à ces deux catégories intriguent et piquent la curiosité du spectateur.

Ce qui est particulièrement intéressant dans cette œuvre est la démarche de l’artiste. Il s’agit d’un processus emblématique de son travail et plusieurs fois décliné au fil de sa carrière. Giuseppe Penone se laisse guider par le matériau lui-même : à partir d’une réelle poutre d’atelier, il soustrait cerne après cerne une partie du bois mettant ainsi à jour la forme première de l’arbre, rendue invisible par le développement du végétal puis par la coupe et la taille industrielles. En enlevant ces strates de bois comme si on ôtait les épaisseurs successives d’un tronc, la forme qu’il obtient n’est donc pas le produit de son imagination mais les contours originels de l’arbre utilisé pour fabriquer la poutre. L’approche est d’une délicatesse inouïe, comme un geste offert à l’arbre pour le rendre à la vie. Ou, selon un point de vue inverse, un enchantement conférant à l’objet manufacturé un aspect mystérieux, révélation d’un secret.

Je suis très sensible à la place que cette œuvre donne à l’artiste. Ou plus précisément aux oscillations et tensions qu’elle contient. Il est évident que Giuseppe Penone nous invite à considérer les beautés de la nature, avec une certaine humilité où s’efface l’intention ou le génie artistique. Mais il n’y pas de mystique ici, rien ne s’impose comme prévalant à la création artistique et à sa réception. C’est par sa sensibilité et son travail au fil d’une sorte de conversation avec le monde naturel qui l’entoure que l’artiste parvient à façonner le réel et élaborer une proposition poétique. J’aime ces aller-retour faussement hasardeux. Un peu dans la veine des Surréalistes et de poésie du quotidien, où affiches, publicités, enseignes deviennent l’occasion de rêveries et sont transformées en poèmes de l’espace urbain.

Master Henri Cartier-Bresson

 

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C’est encore une photo parce qu’il serait dommage de ne pas profiter de cette catégorie pour communiquer sur les expos du moment : Henri Cartier-Bresson à Beaubourg jusqu’au 9 juin seulement ! Un artiste que j’aime à la folie et une expo plutôt réussie, c’est chouette ! Du coup, j’ai choisi une œuvre que j’ai découverte à cette occasion. Elle fait partie d’un reportage photographique sur le couronnement de George VI en 1937. Il s’agit d’un travail commandé par le journal Regards où Cartier-Bresson a été introduit par Louis Aragon (avec qui il a déjà travaillé pour le quotidien Ce Soir). La série entière a ceci d’extraordinaire qu’elle ne montre que le public qui devient le centre de l’évènement, le réel objet d’intérêt. Cette foule est le lieu de mille visions et points de vue sur les individus et la société. La photo que j’ai choisie me semble assez emblématique de la série comme du travail de l’artiste.

On y voit une foule d’hommes et de femmes, visages tournés vers la droite, qui guettent et attendent malgré l’inconfort tandis qu’un homme en costume dort, allongé à terre sur un tapis des journaux et complètement ignoré de tous. Au centre de la foule, une femme et un enfant regardent fixement le photographe, qui se matérialise et devient un des participants à l’événement au lieu de s’effacer derrière son rôle de simple intermédiaire. Il y a vraiment un parcours des regards qui permet de lire la photo : un réel intérêt est porté à chaque détail mais ce sont surtout les relations des différents groupes humains et individus entre eux qui frappent dans cette image. Je n’irai pas jusqu’à dire de cette image qu’elle est révolutionnaire (l’expo de Beaubourg a un peu tendance à accentuer l’engagement de l’artiste) mais il est certain que la hiérarchie attendue par un tel événement est complétement bouleversée et que l’image suscite des questionnements plus qu’elle ne se met au service d’un fait historique.

J’ai par ailleurs choisi cette photo de la série parce qu’elle est très caractéristique d’une manière de créer. Cartier-Bresson a plusieurs fois insisté sur la nécessaire complémentarité entre la reconnaissance de l’œil qui comprend l’intérêt d’un fait et la capacité à construire un cadrage qui le mette en lumière. Difficile de faire l’impasse ici sur la composition de l’image parfaitement structurée en bandes horizontales qui alternent, presque à deux tiers chaque, foule, mur et journaux pour faire ressortir l’unique corps oblique et couché du premier plan. Quel dommage qu’on n’ait pas la planche contacts dont est issue la photo ! Je suis certaine qu’on y verrait la danse du photographe qui se déplace autour de son sujet, compose le cadre puis attend l’instant propice. Les documents sont disponibles pour certaines images et c’est vraiment impressionnant ! Mais je réalise que j’ai déjà beaucoup bavardé et que si je me lance dans les conjectures, je ne m’arrêterai jamais….