Concocter des mots (partie 1)

A plusieurs reprises les lundis, on a flashé sur certains mots qui ont vraiment la classe. Flash, présentation, petite discussion : on a dévisagé leur orthographe, on a tenté de comprendre leur signification profonde, on a interprété leurs usages et on a même écouté leur histoire personnelle… une sorte de speed dating linguistique. Evidemment, il y aussi beaucoup de mots qui restent sur le carreau et que l’on ignore complètement. Eh bien je vous propose un article où tous auront leur place : les moches, les petits, les tordus, les insipides et les transparents. Toi, le mot solitaire qui n’intéresse personne, aujourd’hui tu n’es pas exclu et tu auras peut-être même la chance de finir sous le feu des projecteurs. En effet, j’ai décidé de rédiger un article (en plusieurs parties) sur la construction des mots, plus précisément sur toutes les constructions possibles de tous les mots ! Il ne s’agit pas d’étymologie mais plutôt de cuisine. En résumé, je me lance dans la rédaction d’un livre de recettes.
Commençons par les deux recettes de base que l’on apprend à l’école : la dérivation et la composition.

  1. La dérivation, ça signifie qu’on prend un ingrédient brut (que l’on appelle un radical ou une base) et qu’on l’assaisonne en lui ajoutant des petits bouts (qu’on appelle préfixe, avant le radical, et suffixe, après). ex : Dans la deuxième moitié du XXème siècle, pour fabriquer le très moche nom masculin « désembuage», il a fallu travailler sérieusement… On a pris le radical, « buée », on lui a ajouté le préfixe « en », comme il n’était pas assez laid, on a aussi mis le préfixe « dé » et enfin, pas radin, on lui a collé un suffixe « age ». Grâce à cette recette, on obtient ça : dé+ en + buée + age. Bof. Ca heurte un peu notre sensibilité esthétique et la prononciation n’est pas évidente, du coup, on a un peu fignolé les transitions. Et puis on connait les règles orthographiques en usage et on ne veut choquer personne, alors on transforme le « n » en « m » devant le « b ». Mesdames et messieurs, voici « désembuage » !Et maintenant, la partie prise de tête…
    – Madame, comment on fait pour trouver le radical?
    – Déjà, en cuisine, c’est « chef » et pas « madame ». Ensuite, on se débrouille ! Le radical est la plus petite unité pouvant être indépendante. Pour la trouver, on peut comparer des mots qui se ressemblent et portent sur une même thématique. ex : Si vous vous posez des questions existentielles sur la nature de « déficitaire», pensez à « déficit », « déficient ». On constate que la partie « déficit » est commune, bien qu’altérée dans un cas, ce qui nous permet de penser que seuls des suffixes sont utilisés et que la syllabe « dé » n’est pas un préfixe. Notre ami le dictionnaire nous dira que l’on a raison car ces mots viennent du verbe latin « deficit » signifiant « il manque ».
    – Et les préfixes et les suffixes, c’est quoi en fait ?
    – Ce sont des ensembles que l’on ne peut a priori pas utiliser indépendamment d’un radical. Cependant, ils ont du sens et apportent des informations sur le mot. ex : le mot « indépendamment», qui passe inaperçu, est un bon exemple. Il comporte le préfixe « in- »  qui apporte l’idée d’opposition et le suffixe « –ment » qui indique qu’il s’agit d’un adverbe. Mais, il faut garder en tête que le dictionnaire est toujours une aide précieuse car les apparences peuvent être trompeuses et les conclusions malheureuses. ex : Même si vous savez (ou pas) que le préfixe « para » signifie fréquemment « autour » ou « contre », sachez également que, détestant la scatologie, si je mentionne le vilain mot «  parapet », je ne parle pas de flatulence. Ce nom provient de l’italien parapetto et n’a subi qu’une transformation phonétique malheureuse. Certes, en italien il s’agit d’une dérivation car non seulement le préfixe « para » mais également le radical « petto » (signifiant poitrine) existent.
  2. La composition, c’est pas compliqué : on prend plein d’ingrédients bruts, on mélange le tout. On fait une petite sauce pour que ça se marie bien : trait d’union, préposition ou on décide de laisser l’ensemble nature. La liberté en cuisine, c’est important. ex : dans mon saladier, je mets « chou » et « rouge » : je n’ai besoin de rien de plus pour faire « chou rouge». Mais j’aurais pu choisir « fleur » et fabriquer « chou-fleur », « Bruxelles » pour « chou de Bruxelles » ou « chou » à nouveau pour « chouchou ».
    – Chef, c’est possible de faire une salade composée de préfixes et suffixes à la place des radicaux ?
    – Excellente question qui vous vaut de passer de commis à second ! Les grammaires appellent cela la composition savante : des préfixes venant du grec ou du latin, et qui ne sont pas en français des unités indépendantes, sont pourtant assemblés pour fabriquer un mot nouveau en français. Les exemples sont nombreux : biologie du grec bio (le vivant) et logos (le discours), orthographe de ortho (droit, correct) et graphe (écrire) ou encore patronyme avec un mélange de latin (pater, le père) et grec (onoma, qui porte le nom de).

A ce stade-là, si vous avez la tête qui tourne un peu, c’est normal. Je vous propose une pause : on oublie la cuisine, on se fait un restau et on reprendra tout ça dans quelques jours.

Publicités