…au bain, moment de grâce par George Shiras

Voici une douce invitation à la rêverie.

bicheshiras2Cette photo m’a profondément touchée par sa très grande poésie. Alors qu’elle nous plonge dans un univers mystérieux, déroutant, où semble régner le vide, cette belle image m’a semblé immédiatement remplie d’histoires. Et je ne résiste pas à l’envie d’en partager quelques-unes.

Sans autre objet qu’une biche pénétrant dans l’eau, au cœur d’une obscurité masquant tout paysage, cette photo m’évoque une version étrange et inédite de la déesse Diane au bain. Ovide nous raconte dans les Métamorphoses que la déesse de la chasse avait l’habitude de venir se baigner, nue, dans la source naturelle d’une grotte isolée. Un jour qu’elle s’y trouvait, le chasseur Actéon surprend la belle déesse accompagnée de nymphes. A la vue de l’intrus, ces dernières, affolées, tentent en vain de masquer le chaste corps de la déesse. De fureur, Diane jette de l’eau pure au front d’Actéon qu’elle maudit. Immédiatement, le chasseur prend l’apparence d’un cerf. Sa plainte se transforme en long gémissement et attire ses chiens qui, sans reconnaitre leur maître, fondent sur l’animal impuissant…

Si la biche est un animal qui accompagne souvent la déesse dans les récits et représentations que l’on fait d’elle, l’effroi suscité par le récit d’Ovide semble néanmoins bien éloigné du paisible instant capturé par le photographe. Mais certaines caractéristiques de l’image m’ont paru comme autant de signes, propices au surgissement d’un conte merveilleux. Le noir immense, sans limite et qui efface la frontière entre l’eau et le reste semble nous aspirer au cœur d’un rêve, d’une fantasmagorie. L’absence de décor souligne les rares éléments visibles : l’eau et surtout la lumière, qui apparait de façon assez singulière. En effet, l’éclairage des vaguelettes du premier plan signale une présence hors cadre et suggère donc qu’un autre individu, invisible sur l’image, participe pourtant à cette scène. Actéon n’est peut-être qu’un spectateur parmi d’autres, devenu photographe au fil des siècles …

Car c’est bien la présence du photographe, George Shiras que nous révèlent les effets de lumière. Et c’est désormais l’histoire réelle de ce cliché qui m’a intriguée. Que sait-on de cet instant, en pleine nuit, au milieu d’un lac ou d’un étang ? Il s’agit d’une rencontre, attendue, préparée mais incertaine, d’un homme et d’un animal. George Shiras, à la fin du 19ème siècle, se passionne pour la nature sauvage et tente d’en capturer des moments extraordinaires. Flottant sur un lac du Minnesota, il attend patiemment dans son canoë, équipé d’un système appelé jacklighting. Cette technique est inspirée d’un mode de chasse des indiens Ojibways qui plaçaient à l’avant de leur canoë un poêle dans lequel brulait un feu d’écorces, tandis qu’eux-mêmes demeuraient dans la pénombre. De la même manière mais avec une lampe à pétrole, le photographe et son assistant approchent silencieusement des animaux venus se désaltérer.

1._George_Shiras__George_Shiras_et_John_Hammer_a__bord_de_leur_canoe__e_quipe__pour_le_jacklighting__Whitefish_Lake__Michigan__1893___National_Geographic_Creative_ArchivesArrivé à quelques mètres de la bête, Shiras déclenche un flash puissant et dispose d’un vingt-cinquième de seconde pour prendre le cliché.

A côté de cette image, assez singulière dans l’œuvre de Shiras, de nombreuses photos prises grâce à ce système montrent les animaux de face, surpris par l’explosion de lumière. De façon générale, tous ses clichés portent en eux les signes d’un instant presque magique, marqué par la tension entre le calme hors du commun de la nature sauvage et nocturne, et la fulgurance de la rencontre inattendue, déchirant silence et obscurité. Je trouve cette vision particulièrement émouvante et très symbolique dans le cadre d’une exposition présentée par le Musée de la Chasse et de la Nature. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce lieu, implanté au cœur du Marais, est un des plus beaux et intelligents parmi les espaces culturels parisiens. Un splendide travail de réflexion et de rénovation avec la collaboration de plusieurs artistes contemporains a su réhabiliter de magnifiques collections, de peintures, d’animaux naturalisés, d’armes… dont la transformation subtile en objets de musée permet un hommage vibrant à la Nature. Je vous recommande vivement la visite de ce lieu qui vous invite à de minutieuses observations et de surprenantes découvertes.

Si une seule biche et beaucoup de noir peuvent nous faire ainsi voyager de l’Antiquité au 19ème siècle et des Etats-Unis à un hôtel particulier du Marais, il est facile d’imaginer la richesse de l’œuvre et de la vie de Georges Shiras. Il a d’ailleurs rédigé, à la demande de Theodore Roosevelt, une imposante autobiographie, témoignant de son engagement pour la connaissance des milieux et des animaux sauvages américains. L’exposition étant malheureusement terminée, je vous ai concocté ici une petite galerie.

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