Twitter version Maupassant

Aujourd’hui, je vous propose un mini extrait : 148 caractères de pure maitrise stylistique. Ce n’est pas tous les jours qu’on lit un tweet de cette ampleur !

Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n’importe quoi.

Il s’agit du premier paragraphe d’une nouvelle de quelques pages intitulée Les deux amis. Franchement, niveau bande annonce pour inciter le lecteur à se jeter sur la suite, ça claque plus qu’une voix off type Bruce Willis version française récitant : PARIS. 1870. LES PRUSSIENS ASSIÈGENT LA VILLE. LA POPULATION MEURT DE FAIM. UN SEUL HOMME EST CAPABL… ah, non pardon, là ce n’est plus le même film ! Mais, concrètement, pourquoi les trois phrases de Maupassant rivalisent (ridiculisent / dézinguent /maravent…choisissez le terme qui convient) avec la prose descriptive et sarcastique dont on a l’habitude ? Je veux bien vous en parler mais je crains que mon bavardage ne soit inversement proportionnel à la brièveté de l’extrait. Bon, je me lance et vous vous arrêtez quand vous voulez.

On commence côté figure de style, avec un deux-en-un plutôt efficace. En effet, dans la première phrase, la ville de Paris est l’objet d’une double figure. Elle est personnifiée, c’est-à-dire qu’on lui attribue des caractéristiques humaines (la faim, la respiration agonisante) et elle compose une métonymie, expression de substitution d’un élément présenté pour parler d’un autre avec lequel il a un rapport. Pour faire simple, le nom Paris est employé pour désigner les Parisiens. A quoi ça sert toutes ces manières ? A vous inonder d’images : en une micro phrase de six mots, Maupassant parvient à exposer le lieu, le contexte (pour un lecteur de l’époque, « bloqué » et « affamé » suffisent largement à comprendre qu’il s’agit du Paris occupé par les Prusses) et à rendre cet univers vivant et fourmillant d’individus aux abois.

La deuxième phrase, que l’on pourrait croire bucolique avec ses petits moineaux, n’est en réalité qu’un développement de la précédente. La description des lieux se poursuit, délaissant la représentation des habitants pour s’intéresser à d’étranges et sinistres détails architecturaux et animaliers… Enfin, ce serait sans compter la somptueuse ellipse, double à nouveau, qui laisse au lecteur le soin d’imaginer les causes de la disparition progressives des oiseaux et de l’assainissement des égouts parisiens. Une originale vision verticale de la ville, des toits aux souterrains, qui n’est pas sans évoquer quelque chose d’infernal.

Pour les lecteurs les plus réfractaires à l’allusion, la dernière phrase du paragraphe lève le voile, comme une cloche soulevée révèle le plat de résistance. À table ! Le pronom personnel « on », à référent général puisqu’il ne désigne personne en particulier, élargit le tableau et nous fait pénétrer dans les intérieurs parisiens. Pas de circonvolution dans la description du menu ici puisque c’est à nous de reconstruire la carte. L’absence de connecteurs logiques entre les phrases depuis le début (ça s’appelle une asyndète pour être chic) nous invite en effet à fabriquer nous-mêmes une logique d’enchainement des idées. Pour faire bref : les parisiens ont faim donc les animaux disparaissent parce que la population faisait rôtir un gibier inhabituellement urbain.

Un tel art de l’exorde est vraiment remarquable. Maupassant est un subtil maitre conteur de la noirceur. Peut-être un poète aussi… Ah ! Vous pensiez que j’en avais terminé ! Mais non, je suis la pire des bavardes ! Enfin, Maupassant est clairement responsable cette fois avec son introduction au rythme savant. Aviez-vous remarqué que la première phrase est un alexandrin ? J’entends déjà certains dire que c’est du pur hasard. Mais vous noterez que je n’ai pas dit qu’elle comportait douze syllabes. J’ai parlé d’alexandrin car non seulement il y a bien douze syllabes mais la structure de la phrase avec une virgule la divisant en deux parties égales lui donne la forme canonique du vers, avec une césure (coupure) à l’hémistiche (moitié de vers). Et si vous voulez réaliser à quel point ces trois phrases sont absolument géniales, comptez les syllabes des groupes suivants : la blague sur les moineaux… 12 (il faut prononcer le « e » de « rares » selon les règles traditionnelles en poésie), le coup des rats…8. Oh ! le nul ! Nul comme un La Fontaine qui alterne sans cesse ces deux types de vers. Je vous épargne l’heptasyllabe de la fin (vers de 7 syllabes) car vous allez croire que j’en fais trop. Pourtant, dans ce début de nouvelle, on voit bien que la population parisienne se trouva fort dépourvue, surtout quand la bise fut venue.

Alors, classe ou pas classe Maupassant ? Moi, je like, retweete, instagrame… ou retourne au 19ème siècle pour profiter d’une éloquence qui fait rêver mes oreilles !

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6 réflexions sur “Twitter version Maupassant

  1. Mais ?! ça existait pas, Tweeter, en 1883 !

    😀
    Blague à part, c’est effectivement une accroche qui accroche. Je trouve qu’aller jusqu’à dire que le fait que la troisième phrase/le quatrième vers, de 7 syllabes, fait partie de la construction en alexandrins est pousser un peu loin la révérence, mais en revanche il est clair qu’elle contribue efficacement au rythme de la narration en formant une « conclusion » (dans ce contexte de la citation écourtée) heurtée et abrupte, justement en décalage avec le tempo de ce qui précède, et plus crue.
    On pourrait dire qu’elle fait partie de la structure parce qu’elle la souligne en s’en démarquant, m’enfin c’est un peu tiré par les cheveux, quoi :p

    Très chouette en tous cas, ça donne envie de lire du Maupassant ! Le reste du bouquin est bien ? 🙂

    • merci Stéphane pour ces commentaires bavards qui m’enchantent 🙂 je suis d’autant plus ravie que tu décris parfaitement la construction rythmique de la fin de ce bref paragraphe! s’il s’agit bien entendu de prose, l’intérêt de mentionner les noms des différents vers canoniques ici – en dehors de la provocation qui m’est chère 😉 – est de faire remarquer une des spécificités de cette introduction dont la puissance repose aussi bien sur les mots, la syntaxe que la construction rythmique. cette dernière étant particulièrement intéressante car son efficacité se fonde sur deux données : une régularité audible (dans les premiers syntagmes syntaxiques) et une modification soudaine (traditionnellement apportée par le vers impair en poésie). bref, Maupassant c’est juste un gros, mais bon, copieur 😉

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