C’est vraiment un tordu, Pierre Desproges !

Âmes sensibles s’abstenir, comiques frileux faire demi-tour, bien-pensants consensuels passer son chemin… Pierre Desproges est dans la place ! C’est-à-dire à Cérillac, petit village made in France et 100% insipide que d’improbables et spectaculaires mortes sauvent enfin de l’épidémique ennui qui menace ses habitants. Oui, oui, Desproges a commis un roman policier : il a été presque sage, a inventé des cadavres vraiment énigmatiques, malicieusement ajouté une enquête quasi cohérente puis foutu le souk avec des rebondissements tout à fait délirants. Des femmes qui tombent, c’est le scénario qu’Hollywood n’oserait pas écrire, raconté d’un ton caustique que France Inter ne diffuserait plus. Mesdames et messieurs, last call avant le largage du bébé : les voyageurs qui n’ont pas en tête ce dont Pierre Desproges est capable sont invités à se présenter sur un autre blog.

L’enfant vint au bout d’un an. Il était anormal, si l’on fait référence à l’employé de banque moyen en tant qu’étalon de base de la normalité. Dieu ne l’avait pas raté. Au sortir de sa mère, c’était un beau bébé, et puis la vie s’était mise à lui tomber sur la gueule avec une frénésie dévastatrice de bulldozer. A deux ans son beau regard bleu de poupon commun s’était alourdi de torpeur bovine, cependant que son crâne s’allongeait en obus, son teint verdissait, ses membres se recroquevillaient en pieds de vigne. Il avait la démarche austère des mouettes emmazoutées et bramait sans relâche des mélopées caduques que lui soufflait le vent. Un sourire imbécile de Joconde allumée lui barrait le groin en permanence, sauf à la fin des tétées – laborieuses : il suçait tout ce qui bouge – où il arborait le faciès borné d’un aïeul de banquet hébété par une béarnaise au-dessus de ses forces. Dire qu’il répondait au nom de Christian serait exagéré, dans la mesure où il était sourd comme peu de pots, et, de toute façon, trop encotonné dans son cortex pour discerner un mot chrétien d’une corne de brume. Enfin il avait peur des mouches et développait une allergie aux châtaigniers qui limitait ses sorties en laisse entre Limoges et Périgueux où cet arbrisseau prospère à tout bout de champ. Bref, le fruit des amours de Jacques et Catherine Rouchon était confit.

Franchement, ça claque ! Je dois sécher mes larmes et me moucher un coup avant de bavarder. Le passage est bref mais parfaitement structuré. Il commence par une véritable introduction qui annonce la couleur : la cible, c’est un enfant handicapé. Voilà, c’est dit. Et puis immédiatement, l’ambiguïté de la phrase « Dieu ne l’avait pas raté » donne le ton : qu’on l’interprète avec révérence au sens propre ou, avec impertinence, au sens figuré, il faut se préparer à la catastrophe et à un résultat qui risque de ne pas être joli joli. Mais un provocateur sait ménager son auditoire et l’emploi soudain d’une expression familière avec « tomber sur la gueule » nous indique qu’il ne s’agit pas d’un texte sérieux : ça va, c’est pour de rire, on peut se bidonner sans remords ! Et c’est tant mieux parce qu’ensuite, ça enchaine sec.

Rien que la métaphore animale mérite la mention « très bien avec félicitations du jury » ! Développée dans tout le passage, elle aboutit à la création d’une chimère monstrueuse avec ses yeux de vache au milieu d’un visage de cochon, sa silhouette d’oiseau gauche et ses plaintes inintelligibles. Mais pour ceux qui n’apprécient pas les bestiaires, l’auteur n’est pas en reste et convoque l’attirail nécessaire de la comparaison dégradante : objet déprécié, végétal sans noblesse, figure humaine diminuée, chef d’œuvre parodié… La liste défile à un rythme qui ne laisse ni le temps de reprendre son souffle ni celui de s’apitoyer. Et c’est tant mieux parce qu’après, c’est pire!

On avait un peu oublié qu’il s’agissait d’un humain et ça nous arrangeait pas mal, autorisant une hilarité moins condamnable, mais notre ami Desproges ne s’embarrasse pas de nos scrupules, au contraire, il aime les réveiller. Notre cible a donc un prénom qui l’élève au rang des hommes, voire plus n’est-ce pas… Mais les choses se gâtent bien vite. Par un procédé de détournement des poncifs linguistiques, fréquents chez l’auteur, l’expression « répondre à » est employée au sens propre et introduit de nouveaux déficits, mentionnés graduellement, du dysfonctionnement physique au handicap intellectuel le plus symbolique : l’absence de langage. A partir de là, tout est foutu, on bascule dans le burlesque avec une grotesque phobie des mouches ! Mais ce n’est pas terminé. En cynique qui se respecte, Desproges enfonce le clou de l’animalisation la plus dégradante avec un bébé en laisse pour une vision toujours plus hardcore. Et c’est tant pis parce que la conclusion est délectable !

Pour finir, une petite chosification (ou réification pour les puristes) en cadeau. Pas complètement digeste mais après un alka-seltzer ça ira mieux et vous ne regretterez pas le voyage à Cérillac!

pierre-desproges

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2 réflexions sur “C’est vraiment un tordu, Pierre Desproges !

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