Les grandes dames de Fernand Léger

Une petite visite de la très très belle fondation Louis Vuitton (aie, ça me déchire le cœur d’associer le nom de cette entreprise de luxe à mes émotions artistiques) m’a permis de, sinon me réconcilier avec Fernand Léger, du moins d’apprécier vivement un de ses tableaux, que je ne connaissais pas. Et pourtant, il est d’ordinaire exposé à New York au MoMa, que je connais plutôt bien lui… Comme quoi, il n’est décidément pas inutile de faire voyager les œuvres et de les présenter ponctuellement de façon différente, même avec un accrochage très simple, comme c’était le cas pour l’exposition Les Clefs d’une passion.

Fernand Léger Trois femmes Le Grand déjeuner, 1921

Il s’agit d’un grand format qui m’a paru plus imposant encore que ses dimensions (183.5 x 251.5 cm) ne le suggèrent. D’après le titre, Trois femmes ou Le Grand Déjeuner, on y voit trois personnages féminins qui déjeunent. Je dirais pour ma part qu’elles prennent le thé, je ne sais pas… A vrai dire, rien ne me parait logique et il ne m’est pas facile de savoir par où commencer mon petit bavardage… Pendant les quelques instants de contemplation comme durant les heures que j’ai passées à réfléchir à ce tableau, j’ai ressenti plein d’impressions contradictoires qui ont fini par m’embuer le cerveau. Après trépanation et mini ménage dans mes synapses, voici ce que je parviens à en dire.

Bien qu’il s’agisse d’un tableau tout à fait figuratif, où l’on distingue aisément les figures humaines, plusieurs éléments en perturbent la lecture. Nos habitudes d’observation et d’interprétation des personnages en particulier, que l’on perçoit souvent comme des ressorts psychologiques ou narratifs, ne fonctionnent pas ici. Les formes géométriques dominent, sans cohérence évidente : la ligne droite de l’architecture et le principe d’assemblage se retrouvent dans les corps humains, les courbes et les sphères des attributs féminins, les vagues des chevelures, sont également employées pour le décor, coussins, carafes, rideaux. Il pourrait s’agir d’un simple choix de traitement des motifs, d’un style, mais d’autre détails contribuent à cette impression d’un refus d’opposition entre l’inerte et le vivant. Les visages sont répétés quasi à l’identique, annulant toute possibilité d’une singularité du vivant et encore plus d’une identité personnelle. L’usage de la couleur est également surprenant : couleurs et motifs sont presque réservés aux objets tandis qu’un seul des trois corps nus est peint avec une teinte rappelant la peau, face aux deux autres du même blanc que les murs. Au final, personnages, objets, décor, tout semble façonné d’une même matière, d’autant plus artificielle que s’y impose la géométrie. Le tableau présente un ensemble de formes sans réalité, sans vie intrinsèque, simplement modelées par le peintre, et la narration à peine esquissée d’une scène domestique ne peut pas se déployer. On passe son chemin ?

C’est probablement ce que j’ai dû faire au MoMa mais, même si je ne suis pas tombée raide amoureuse cette fois non plus, des signes m’ont vraiment interpelée. Je me suis demandé ce que trois odalisques fichaient à prendre le thé dans cet intérieur qui ressemblait à une usine désignée par un membre du Bauhaus. Courbes généreuses, poses lascives, finesse des traits de ces impassibles visages, voilà autant de détails qui ne m’ont pas fait voir de réelles femmes que le tableau se refuse d’ailleurs à montrer, mais des motifs traditionnels en peinture, notamment au 19ème siècle. Tubes, rectangles, aplats de couleurs primaires et traits noirs, certes caractéristiques de l’univers de Fernand Léger, m’ont évoqué plusieurs artistes, de la même époque, comme Malevitch ou Mondrian, dont les travaux ont pour enjeux la recherche d’une modernité thématique et formelle. En bref, je n’ai pas été divertie ni séduite mais je me suis sentie projetée dans une sorte de voyage fantastique à travers l’histoire de la peinture. J’ai embarqué pour une balade dans un temps où tout devenait possible, où les Anciens et les Modernes ne se querellaient pas mais traînassaient ensemble, mués en étranges chimères classico-robotiques, dans les mêmes salons mondains. Je trouve à la fois drôles et magistrales ces figures du passé qui paraissent s’être faufilées à travers les époques. A l’aise sur leur clic-clac contemporain, elles ont même ramené leur chat !

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