Antonis Mor van Dashorst propose un Autoportrait de l’Artiste

Je pioche aujourd’hui parmi les œuvres d’une double expo visitée à Bruxelles, Faces Then / Faces Now, qui présentait des portraits flamands de la Renaissance et des portraits photos contemporains. L’idée est séduisante mais peu de pièces m’ont vraiment intéressée. Celle que je vous présente se fait en revanche vite remarquer par sa qualité technique et plusieurs détails déroutants.

antonis mors
Un goût très personnel me fait apprécier, de façon probablement exagérée, les tissus peints. J’avais déjà évoqué cette petite obsession à propos d’une œuvre de Magritte mais c’est souvent la peinture de cour qui me réjouit le plus de ce point de vue-là et, à force de drapés de soie et de dentelles, je risque de finir royaliste. Heureusement que les bureaux de vote sont dans les écoles et non dans les musées ! Tendances politiques mises à part, j’ai donc été envoutée par le bel habit de l’artiste : pourpoint noir, en soie et velours. Mon intérêt pour la mode étant plutôt limité, ce que j’aime surtout dans les étoffes des tableaux, c’est le travail de la peinture. Le motif semble accessoire et c’est la variété des noirs et la lumière qui me plaisent ici. L’illusion est par ailleurs si puissante que le plaisir du spectateur devient presque tactile. Etrangement, si les tissus éveillent mon radar-sonar branché sur les ondes « fleur bleue, princesse et mondanité », ils m’éloignent aussi très vite de la considération matérialiste et même figurative. Ouf, je peux conserver ma lubie sans bleuir !

Cependant, le réalisme du tissu n’est pas qu’anecdotique ici. La minutie des détails du visage, depuis l’oreille dégagée jusqu’à la barbe, en passant par la peau et les rides, révèle une maitrise technique encore inhabituelle dans les portraits de cette époque. La présence de la main, mise en valeur par le contraste de la clarté de la peau avec le tissu noir, participe également à ce qui ressemble à la démonstration d’un savoir-faire. L’artiste se représente certes lui-même mais son autoportrait est la vitrine de son talent plus que de sa personne.

Pourquoi alors cette étrange toile vide ne nous montre-t-elle pas, elle aussi, combien le peintre est doué ? Il aurait suffi de redoubler les prouesses déployées pour sa propre figure et nous aurions à nouveau été impressionnés… On s’accordera sans doute à penser que deux arguments valent mieux qu’un. Eh bien ! Antonis Mor devait nous rejoindre car à la démonstration de son talent, il ajoute une déclaration de ses dons en épinglant à la toile vierge sur son chevalet, un poème faisant négligemment l’éloge de son art, écrit par un contemporain, ami certainement. Quel malin ce Mor !

Mais ce détail n’est pas seulement une astuce au service d’une autocélébration. Ce portrait n’est pas un profil qui part à la chasse aux pouces bleus. Enfin, peut-être que ses chevilles, que l’on ne voit pas ici, étaient démesurées mais il est certain que la renommée de l’artiste n’est plus à faire quand il peint ce tableau en 1558. Peintre de cour sollicité à travers toute l’Europe, il n’a pas besoin d’un ingénieux plan de com’ pour développer sa carrière. A quoi ça sert d’en faire des caisses alors ? C’est pour faire style ou quoi ? Un peu oui. Et comme tout style, il s’agit moins de personnalité que d’appartenance ou d’opposition. Le peintre représenté par cet autoportrait est un beau spécimen d’artiste humaniste : un intellectuel, qui a la classe bien entendu, qui est lettré et cultivé, et dont l’art repose sur une observation attentive du réel où l’homme est au centre des préoccupations. Tout en finesse donc, un tableau qui semble nous dire : « Perso, je déchire grave. Mes potes et moi, on est des cadors ! »

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