Les participes passés sans accord, mais avec prise de tête

Quelques fois, je dois bien l’admettre, je suis une prof injuste et impatiente (au passage, j’espère bien qu’un tel aveu vous persuadera que je suis d’ordinaire exemplaire). Pour répondre de façon expéditive à une interrogation de mon cher et tendre, j’ai voulu aujourd’hui lui envoyer un lien vers un de mes anciens articles sur les accords des participes passés. J’ai heureusement pris la peine de le lire et j’ai alors réalisé qu’il ne contenait pas l’information recherchée. Pardon à mon amoureux. Et pardon à tous les élèves pris de panique un jour de contrôle : « – Madame, on n’a pas vu ça dans la leçon… – Mais si enfin ! … certainement… c’était…je vérifierai plus tard. Ne vous déconcentrez pas pendant une évaluation ! »

On avait donc vu les trois cas d’accord possibles mais un petit problème n’avait pas été abordé : qu’est-ce qu’on met à la fin des participes non accordés, c’est-à-dire qui ne prennent pas de lettre supplémentaire, pour le féminin ou le pluriel ? Pas de panique, on règle ça en deux astuces ! Et après, plus d’excuses pour le contrôle !

  • Les verbes du 1er groupe ne posent pas réellement de problème : il faut juste prendre le temps de vérifier qu’il s’agit bien d’un participe et non d’un infinitif. Pour cela, on le remplace par un verbe d’un autre groupe pour comparer. J’ai mangé trop de gâteau à la crème et au chocolat et je vais dégobiller. > J’ai englouti trop de gâteau et je vais vomir. Comparaison grammaticale : « englouti » est un participe donc j’écris « mangé », avec une terminaison en –é dans la première version. « Vomir » est un infinitif donc j’écris « dégobiller », avec la terminaison –er. Comparaison psychologique : j’arrête de me goinfrer, ce n’est ni la conjugaison ni le lexique qui me sauvera du cholestérol.
  • Les autres verbes sont plus pénibles mais, bonne nouvelle, une seule astuce suffit pour s’en sortir ! Ce qui nous embête, ce sont toutes les consonnes finales qu’on n’entend pas mais qui s’incrustent parfois à l’écrit : on a appris un poème dans lequel est inclus un proverbe célèbre qui nous rappelle qu’on est cuit quand on n’est pas le plus fort. On recommence le jeu des comparaisons (mais ce n’est pas une raison pour reprendre du gâteau) en transformant tous nos participes au féminin. Le poème appris devient une fable apprise, le proverbe inclus est une maxime incluse et les victimes sont cuites. Ce petit jeu nous permet d’entendre les consonnes muettes au masculin. Pour les non mélomanes, il suffit d’enlever le « e » du féminin et de recopier ce qui le précède (apprise > appris). Cela nous permet également de repérer les participes qui n’ont pas de consonne muette. J’ai choisi le texte Le Loup et l’agneau car La Fontaine a perçu le cynisme intemporel des sociétés. Un texte choisi ou une fable choisie ainsi qu’un cynisme perçu ou une violence perçue. Puisqu’on n’entend pas de consonne au féminin, qu’il n’y a rien devant le –e, on n’ajoute donc rien au masculin (perçue >perçu)

Non seulement je suis certaine que vous avez tout compris, mais il se peut que vous ayez décidé de faire un régime et peut-être même que l’un de vous soit devenu végétarien…

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Cupidon

La Saint Valentin à peine passée, je vous épargne le nouveau pamphlet rabat-joie-gaucho-dépressif que cette fête m’inspire pourtant. Je serai presque sage et me contenterai de digresser, très objectivement, à propos d’un personnage au nom particulièrement intrigant : Cupidon.

Pour commencer, brossons à grands traits le portrait de ce blondinet ailé qui gambade tout nu avec son arc et ses flèches. Dans la plupart des textes, sa maman est Vénus et son papa Mars, dieu de la guerre et amant officiel de la déesse. Il a grandi tout seul dans les bois avec son arc et ses flèches, qui ont le pouvoir de faire naitre chez celui qui en est touché un amour démesuré. Je précise que ceci est la version latine, et édulcorée, du très étrange personnage grec Eros, tantôt dieu primordial ayant tout simplement participé à la création du monde, tantôt enfant d’Aphrodite représenté comme un bel éphèbe séduisant. Quoi qu’il en soit, c’est essentiellement le Cupidon romain qui s’impose et qu’on voit virevolter des tableaux de la Renaissance aux publicités actuelles nous vendant du rêve…

cupidon lotto-flunch

En plus de son apparence ultra kitsch, son nom peut paraître étrange. Il est formé de l’adjectif « cupide », issu du latin  cupidus, participe du verbe cupere qui signifie désirer. C’est relativement logique donc, puisque la signification de « cupide » est initialement associée à la question de la sensualité, de la passion ardente. Cependant, l’adjectif est longtemps employé avec un complément qui peut signaler les différents objets sur lesquels porte le désir. Il n’était pas impossible de dire de la plupart des politiciens qu’ils sont cupides de pouvoir, des candidats de télé-réalité qu’ils sont cupides de célébrité ou, plus trivialement, de dire de votre chat qu’il est cupide de croquettes. Mais dès le XVIIème siècle, le mot n’est plus utilisé que seul, pour décrire désormais l’avidité de richesses, d’argent. Même avec un regard angélique et des boucles de chérubin, on se doute qu’un agent immobilier cupide en a plus après votre argent que vos charmes. En bref, plus besoin de préciser, mais ni le pouvoir ni la célébrité (ni les croquettes) ne font concurrence à une belle liasse de billets.

Si le bambino tout rose et joufflu est originellement associé à l’amour et au désir, l’évolution linguistique de l’adjectif « cupide » semble avoir été quasi prophétique de l’usage que l’on fait aujourd’hui de ce dieu transformé en Père Noel des amoureux… des cadeaux.

Mais le monde n’est pas si sombre et Cupidon pas si dévoyé car il m’a menée, alors que je bloguais comme une autiste, tout droit dans les bras de mon amoureux. J’ai en effet découvert l’existence du cupidon des prairies, magnifique spécimen de volatile au comportement de séduction pour le moins étrange, que mon amoureux s’est empressé de présenter sur son blog SSAFT. Voilà comment grâce à Cupidon, mon mari et moi passons la soirée côte à côte, deux autistes rédigeant chacun leur billet…

cupidon prairies

La bonne manière

Mais ça fait bien longtemps qu’on n’a pas joué à la maitresse ici avec des bonnes petites règles de la belle langue française qui nous cassent la tête ! Heureusement, mes élèves s’interrogent sur la grammaire et l’orthographe (apparemment tous les collégiens de banlieue, même défavorisée, ne sont pas obnubilés par le terrorisme et ne rêvent pas de tout faire péter…) et me fournissent des idées d’articles. Ah, s’ils savaient comme je les exploite ! Aujourd’hui donc, une question légitime de Marie-Cécile-Françoise (le prénom a été quelque peu modifié comme dans les vrais articles des vrais journaux) qui s’étonnait que le mot « fréquemment » prenne un « e » central alors qu’on prononce bien le son [a]. Elle a plutôt raison dans le fond, ces histoires d’adverbe de manière ne sont pas évidentes. Essayons néanmoins d’y comprendre quelque chose.

De façon générale, on prend un adjectif, on le met au féminin et on lui ajoute le suffixe –ment. Une fois qu’on perçoit clairement la situation d’ensemble, franchement, on l’aborde plus sereinement. Mais rassurez-vous, il y a évidemment quelques petites exceptions.

  • Certains adjectifs prennent en plus un accent aigu qui est progressivement apparu et vient d’on ne sait où. Je suis profondément désolée de ne pas pouvoir vous expliquer cela plus précisément.
  • Les adjectifs qui se terminent pas une voyelle au masculin prennent directement le suffixe –ment sans passer par la case changement de sexe. Ah ouais, carrément ? Non mais vraiment ? C’est quoi le délire ? Le délire, ce sont les simplifications d’orthographe… si si ! Originellement, ces adjectifs-là étaient, comme les autres, d’abord passés au féminin, avant la grande transformation en adverbe. On trouve vraiement d’anciens textes écrits très poliement avec ces orthographes. D’ailleurs, « gaiement » a posé problème à l’Académie jusque tardivement … Il semblerait que les académiciens n’étaient pas très gais à l’idée, peut-être estimée trop progressiste, de supprimer le « e » par souci d’égalité avec les autres. Bref, pour ne froisser personne, les deux orthographes sont acceptées mais avec un accent circonflexe si on enlève le « e », parce que quand même… non je ne vois pas.
  • Les adjectifs qui se terminent par –ant ou –ent (ainsi que les participes présents) prennent quant à eux un suffixe différent en –amment ou –emment, selon la voyelle présente dans l’adjectif initial et sans rapport avec la prononciation. Apparemment, ces adverbes auraient tout d’abord connu les mêmes lois que les autres et l’on trouve des graphies anciennes du type « puissantement », « violentement » avant que différentes transformations phonétiques viennent mettre la pagaille dans la recette ancestrale des adverbes de manière et qu’on finisse par les écrire différemment.

En bref, les adverbes de manière s’écrivaient facilement jusqu’à ce que des changements et simplifications phonétiques et orthographiques complexifient logiquement tout ça ! Merci la langue d’évoluer ! As-tu seulement pensé à la pauvre Marie-Cécile-Françoise avant de faire n’importe quoi ? Et à ses profs…

Des peupliers selon Monet

Ma sœurette Delfine vous avait déjà avertis que les arbres de Monet, c’était pas de la blague ! Confirmation. Nous avons toutes les deux visité l’exposition Paul Durand-Ruel au musée du Luxembourg et ainsi contemplé, parmi les œuvres collectionnées par ce marchand d’art, deux toiles d’une série de vingt-trois pièces représentant des peupliers le long de l’Epte. Les voici.

monet peupliers roses

monet peupliers cy tombly

Pour la petite histoire, Monet repère ces peupliers près de sa maison de Giverny mais apprend qu’ils sont sur le point d’être vendus pour leur bois. Qu’à cela ne tienne, il se rend chez le marchand de bois et lui verse de quoi le convaincre de les laisser en état encore quelques temps. C’est-à-dire vraisemblablement plusieurs mois, étant donné que la série représente le paysage selon un cadrage sensiblement identique mais à des heures et saisons différentes. Il est probable que Monet ait travaillé à ce sujet du printemps à l’automne 1891.

La première toile de l’article présente un cadrage un peu plus serré que les autres tableaux de la série : le coude formé par les peupliers et les cimes des arbres ne sont pas visibles, ce qui a pour effet de brouiller la compréhension du motif et de mettre en avant… l’arrière-plan. Ce sont en effet les couleurs et la lumière qui frappent dans ce tableau. Le rendu ici est malheureusement très mauvais, mais face à l’œuvre, on ne voit tout d’abord que des taches rose vif qui se découpent sur un fond bleu. Les arbres eux-mêmes ne sont perceptibles qu’après coup. Et la couleur n’est visiblement pas un instrument pour traduire un moment particulier de la journée ou de la saison : aucun autre indice ne rend cette lecture possible. Les volutes de rose sont le cœur de la toile.

Le second tableau est très différent. Le paysage est immédiatement reconnaissable avec cette fois-ci des arbres entiers et un ciel animé de nuages. J’ai personnellement du mal à donner une interprétation naturaliste du motif qui combine étrangement la clarté du ciel et l’obscurité des feuillages. Il se peut que le soleil soit momentanément caché mais il demeure étonnant que tous les plans du tableau soient plongés dans la même pénombre. Quoi qu’il en soit, le style et le trait sont vraiment particuliers et interpellent immédiatement. Trivialement, je dirais que les feuillages et le nuage central ressemblent à… de gros gribouillis. Peu remarquables sur les reproductions, les coups de pinceaux laissent des traces de peinture dont la texture est peu fréquente chez les Impressionnistes. Les cimes sont composées de traits continus qui rendent bien l’impression du volume mais sans détails particuliers et les multiples couches de blanc du nuage donnent une épaisseur impressionnante à cette partie centrale du tableau. Les gribouillis (expression désormais consacrée) deviennent quasiment indépendants du sujet d’ensemble.

Même motif donc, mais des visions très variées et surtout des expériences picturales très différentes, et pour certaines extraordinaires. Vraisemblablement inspirées par l’art japonais et en particulier les Trente-six vues de Mont Fuji, ces œuvres et le travail en série de Monet ont représenté, j’en suis certaine, des sources d’influence pour de nombreuses œuvres innovantes du siècle suivant.

A propos d’un autre tableau de la série, Monet aurait confié : « Je me suis encore escrimé tant bien que mal avec l’admirable motif de paysage que j’ai dû faire par tous les temps afin d’en faire un qui ne soit d’aucun temps, d’aucune saison ». J’évoquais il y a quelques semaines la peinture de paysage japonaise et je soulignais qu’un certain naturalisme contemplatif pouvait s’associer à la recherche d’une variété de styles inattendus, parfois très éloignés de la minutie. Je pense que cette série de Monet emprunte une même posture d’équilibriste entre éloge de la nature et gloire de la peinture elle-même. Fendons-nous d’un petit « Gloire à Monet! » pour terminer.