Zombie, la métaphore par Fela Kuti

Le Nigeria va mal et ce n’est pas récent. Il suffit de jeter un œil à la fiche chronologique disponible sur le site Jeune Afrique pour s’en faire une idée. Mais pour échapper à la dépression, on peut écouter Fela Kuti, extraordinaire musicien dont les talents et les rencontres, avec le batteur Toni Allen en particulier, sont à l’origine du genre métissé qu’est l’afrobeat, à la fois jazz, rythmes et styles africains, contestation et jubilation. Comme d’habitude en ce qui concerne la musique, je joue ma carte joker « j’y connais rien ». Je vous laisse simplement écouter ce morceau exceptionnel (dont l’enregistrement est malheureusement de qualité très médiocre).

A l’origine d’une vraie émulation musicale, Fela Kuti est également très engagé politiquement, à la fois contre les dirigeants et puissances de son pays miné par la corruption et pour un essor d’une culture noire africaine affirmée et insoumise. Zombie fait partie des contestations virulentes du Nigéria : la chanson compare les soldats de l’armée à des zombies, exécutant aveuglément tous les ordres sans réfléchir. Vous trouverez les paroles ici.

Il n’est pas toujours aisé de réaliser dans quel contexte d’oppression peuvent vivre certaines populations et l’histoire de cette chanson en donne un tragique aperçu. En conséquence de ce morceau, l’armée nigérienne a réprimé extrêmement violemment l’action de Fela Kuti en détruisant sa maison, ou plus exactement tout le territoire de la Kalakuta Republic, communauté de vie, création et réflexion, créée par le musicien. Au cours de cette attaque, de nombreuses personnes sont battues par les soldats et la mère de Fela est défenestrée par des soldats.

J’avais annoncé un article antidépressif. C’est raté. Mais l’art a ceci de remarquable qu’il peut être à la fois un lieu de l’action et un refuge. Vous pourrez toujours réécouter ce morceau… ou un nouveau ou un autre encore.

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Respect VS Tolérance

Difficile d’échapper ces dernières semaines à la lecture des avis/opinions/points de vue/ analyses/coups de gueule à propos des libertés/religions/ médias/ politiques / jeunes défavorisés… La liste est sans fin, à croire que tout le monde a failli oublier que c’était les soldes et qu’il était temps d’acheter/consommer/posséder/gaspiller. En ce qui me concerne, je pense avoir bien respecté le moule des émotions, des réactions et de l’inaction… je viens même d’acheter une paire de chaussures à 10 euros (une véritable affaire sachant que le prix de base était de 49, 99 euros et la réduction de 70%… no comment). Présentement, je ressens un grand vide, comme une sorte d’immense trou dans lequel tombe et disparait la multitude d’informations, de réflexions et d’interrogations qui continuent pourtant à se bousculer dans ma tête. Mais peut-être que tout ça laisse néanmoins des traces. J’en partagerai quelques-unes avec vous, ici et là…

Le substantif « respect » vient du latin respectus, formé du préfixe re- qui indique un mouvement vers l’arrière et du participe spectus signifiant « ce qui est regardé ». Etymologiquement, le respect est donc le seul fait de porter son attention sur une chose, la considérer, par opposition à l’ignorer. Acception aujourd’hui inusitée car l’évolution du mot a très tôt associé à cette question du regard une connotation positive. On traite avec respect, on adresse des marques d’estime à ceux ou ce que l’on juge comme ayant un mérite particulier. C’est parait-il le cas pour le respect dû à ses supérieurs hiérarchiques, censés avoir des compétences remarquables. Il est également recommandé d’avoir du respect pour les Femmes car leur nature leur a semble-t-il fourni des caractéristiques qui les rendent plus dignes que les autres individus. (Ouh, c’est provocateur ! Ceci me donne l’idée d’un article à tiroir et je ferai peut-être un « respect VS courtoisie » en second volet pour m’expliquer) Pour ma part, je vais réserver mon respect à une flopée d’artistes, de penseurs mais aussi d’anonymes dont les talents me semblent exceptionnels.

Par extension selon un point de vue en négatif, le respect est également l’attitude qui consiste à ne pas porter atteinte, s’opposer à quelque chose car on la juge d’une certaine valeur. En essayant d’être objective dans le choix de mes exemples, je crois avoir pas mal de respect pour la devise de la France. Difficile de ne pas estimer ces trois si belles idées même si la formule a de quoi faire bien rire des fois et même si Raison et Solidarité manquent cruellement à la liste. En tentant à nouveau de rester objective, les exemples de ce qui ne m’inspire pas de respect me viennent facilement à l’esprit…dogme, malhonnêteté, ignorance sont parmi ceux-là, auxquels je ne parviens pas à trouver quoi que ce soit de positif. Pour ne pas négliger l’aspect concret, je développe un certain respect de la Nature, qui a pas mal de qualités, et des humains aussi, mais je ne suis pas certaine de savoir exactement pourquoi…

Enfin, le terme « respect » se teinte parfois des couleurs de la soumission. C’est étrangement le cas dans l’expression « tenir en respect » qui signifie « obliger par la force ». Le Littré signale par ailleurs une acception dépassée (je l’espère) et nous décrit un petit tabouret, le respect, que les gens d’une naissance inférieure prenaient chez les grands…

Par conséquent, l’usage du verbe « respecter » peut prendre trois directions : adopter une attitude qui témoigne de son estime, ne pas porter atteinte à quelqu’un ou quelque chose, observer scrupuleusement ce qui est prévu a priori, les règles ou lois pour être précis.

Le mot « tolérance » est issu du verbe latin tolerare  qui signifie supporter un fardeau, physique ou moral. La connotation négative de ce terme s’adoucit peu à peu, passant de l’idée de souffrance à celle de patience, de l’action d’endurer à celle d’accepter. Le substantif a joué un rôle important dans l’évolution de la signification du verbe car, très peu usité avant le XVème siècle, c’est dans le contexte des tensions religieuses qu’il se développe. La tolérance est d’abord l’autorisation donnée aux protestants d’exercer leur culte. Les Lumières lui donnent une acception plus large, qui s’explique sans doute aussi bien par une ambition d’égalité que par leurs propres rapports ambigus avec la ou les religions. Dans ce contexte, la tolérance contient l’acceptation de l’expression d’un point de vue différent et le refus de la persécution en raison de ce point de vue. Définition assez pragmatique pour être applicable, sans générer ni frustration excessive ni hystérie. Il s’agit en quelque sorte d’un contrat (et non un jugement comme c’est le cas pour le respect) dont il convient de définir clairement les termes. Les strings et caleçons apparents ne sont pas tolérés dans de nombreux établissements scolaires qui considèrent l’aspect impudique voire sexuel de ces choix vestimentaires inadapté à un lieu d’éducation mais les leggings léopards ou jogging slim le sont… Ce qui signifie que l’on peut punir un élève à cause de son string mais non le persécuter s’il a mauvais goût.

mauvais gout

Franchement, c’est un peu dur et ça fait mal aux yeux mais on s’en remet. Surtout si on a le droit de se moquer de lui gentiment.

Parce qu’on me souffle dans l’oreillette qu’il faut que je sois un peu plus claire et directe de temps en temps, je précise que je suis plus une adepte de la tolérance (des caleçons et leggings moches ou autre…) que du respect qui me semble parfois abusif et souvent illusoire.

Pour terminer plus simplement, et sans métaphore alambiquée, tolérance a également un sens médical. Je n’en connais pas les limites scientifiques, mais on peut considérer je crois qu’un individu est tolérant à un produit ou un environnement, tant que sa santé n’est pas altérée et cela même s’il se plaint, ou que son goût personnel est contrarié. J’ai menti pour les métaphores alambiquées…

Un Kakemono de Mori Sosen

Je me dépêche d’écrire cet article et commence par vous informer que la splendide exposition Le Japon au fil des saisons se termine ce dimanche 11 janvier 2015… Ne lisez pas une ligne de plus et jetez-vous dans le métro, sautez sur votre vélib ou engouffrez-vous dans une autolib pour vous rendre au musée Cernuschi où vous ne ferez pas une minute de queue (ceci est le premier commentaire désobligeant concernant une autre exposition sur l’art japonais qui se tient en ce moment à Paris) avant d’être émerveillé par une petite soixantaine d’œuvres de différents artistes des 18ème et 19ème siècles, parfaitement présentées et éclairées (deuxième commentaire désobligeant…)

Bien. Vous avez suivi mon précieux conseil et êtes à peine rentré chez vous, d’extraordinaires images en tête et curieux de découvrir celle que j’ai sélectionnée pour ce bavardage du mardi ! Le choix n’a évidemment pas été simple et j’ai décidé de vous parler d’une œuvre, qui n’est pas la plus jolie ni séduisante, mais dont les caractéristiques m’ont frappée. Je compte sur une des amies avec qui j’ai visité l’exposition pour écrire un article un peu plus exhaustif. (J’ajouterai un lien vers son blog dès que l’article sera publié…en attendant je suis vilaine et lui mets la pression ! Et ça y est, il est le bel article! )

Voici donc un kakemono (c’est-à-dire une peinture montée sur un panneau vertical) représentant des Singes dans les pins devant une cascade, peint par l’artiste Mori Sosen, probablement au tout début du 19ème siècle.

mori sosen

La composition en diptyque est le premier élément remarquable de cette œuvre. Le public occidental est habitué à un usage des compositions multiples, notamment dans la peinture religieuse avant la Renaissance, mais celles-ci sont employées de manière tout à fait différente. Chaque panneau est le plus souvent une image finie, presque autonome, dont le lien avec les autres est thématique (série de portraits) ou narratif (scènes d’histoire). Ici, il s’agit au contraire d’une seule image, divisée en deux parties. Cette séparation est d’autant plus étonnante qu’elle est marquée par une très nette asymétrie : la partie de gauche représente l’intégralité d’une famille de singes accrochés aux différentes branches d’un arbre tandis que celle de droite ne contient que deux extrémités de branches et la cascade en arrière-plan, dans un ensemble surtout composé de vide. Notre rapport à l’image est ainsi complètement perturbé par cette composition qui donne la même importance (tailles identiques des panneaux, par ailleurs signés tous deux) à des créations de styles très différents, riche et minutieuse d’une part, épurée et à peine perceptible d’autre part. J’adore cette posture nuancée qui invite à apprécier la subtilité des possibilités stylistiques. Mais il me semble que cette composition particulière contribue également à donner une dimension plus philosophique à l’œuvre. Notre rapport au monde est interrogé par la confrontation de ces deux motifs que l’artiste semble considérer aussi dignes d’intérêt l’un et l’autre. Nous témoignons souvent (probablement en raison d’habitudes culturelles, assujetties à un anthropocentrisme ordinaire) plus d’attention à des sujets vivants et dynamiques qu’à des éléments plus discrets. En bref, les personnages et actions comptent plus que le cadre…pourtant tout aussi passionnant parfois !

Après ces considérations d’ensemble, plongeons-nous dans cet univers dont les détails réservent de belles découvertes. Sans doute comme de nombreux spectateurs occidentaux, je suis sensible aux différentes formes de stylisation dans les arts japonais. La cascade et les effets d’eau sont assez grandioses à cet égard. Le peintre utilise ici la technique appelée Katabokashi (très bien expliquée, comme toutes les autres, par l’un des cartels de cette exposition… comparaison désobligeante numéro 3). Le procédé consiste à ne pas peindre le motif mais à le représenter en creux, en laissant blanche la surface représentant le sujet, qui est rendu visible par contraste avec le fond peint le plus souvent par lavis (c’est-à-dire une couche de couleur plus ou moins diluée). La technique permet ici de rendre parfaitement l’impression brumeuse de la cascade dont les contours ne sont pas délimités.

Impossible de faire l’impasse sur les singes eux-mêmes qui sont extraordinaires! Mori Sosen utilise la « peinture sans os » ou Mokkotsuga qui représente les sujets sans les détourer. Cette technique souligne particulièrement bien l’aspect duveteux du pelage des animaux. Le tracé net est quant à lui réservé à quelques détails : les yeux, le museau, les oreilles et mêmes les dents pour un des singes. Voici un détail qui permet de visualiser ces divers procédés.

mori sosen detail

Les dimensions réaliste et naturaliste de l’œuvre apparaissent clairement à travers ces choix techniques. Le très riche catalogue (n’ayant pas pris la peine de feuilleter le catalogue Hokkusai, je m’abstiendrai donc cette fois…) indique d’ailleurs que Sosen a choisi de peindre des macaques et non des gibbons comme la tradition chinoise à l’origine de ce motif en avait l’habitude car il s’agit d’une espèce qu’il pouvait observer et croquer en pleine nature alors que les gibbons ne sont pas présents au Japon. Cette question du rapport du peintre au sujet est d’ailleurs très intéressante car, si la dimension illusionniste existe évidemment en Occident, la représentation d’après une observation naturelle directe n’est pas encore répandue à cette époque. Cette manière de peindre impose de repenser les rapports de l’artiste avec la nature mais également avec le temps. Je laisse cette dernière réflexion en suspens car je risquerais de me lancer dans une digression infinie sur la contemplation, qui ne vous ferait probablement pas apprécier à sa juste valeur la soumission à la lenteur.