Rain and Music for 18 musicians

Cet automne, un jour de déluge soudain, j’ai chaussé mes grosses bottes de pluie pour aller à l’opéra assister à l’un des plus beaux spectacles que j’ai vus ces dernières années. Le temps de m’asseoir, de papoter deux minutes, m’ébouriffer tout en ôtant mon manteau dégoulinant et mes bottes, discrètement, les musiciens arrivent, puis les danseurs. Un instant de silence, ordinaire et nécessaire transition avant de prêter attention à ce qui se passe sur scène. C’était une précaution inutile ce soir-là car quelques notes à peine, quelques mouvements et déplacements commencés nous ont immédiatement envoutés et comme ravis à nous-mêmes. Durant ce voyage sans interruption d’une heure dix, je n’ai plus eu aucune idée du temps qu’il faisait dehors ni des minutes qui s’écoulaient dans la réalité, qui m’était désormais tout à fait étrangère. Certes, je suis particulièrement sensible à la danse et à la chorégraphe flamande Anne Teresa de Keersmeaker, mais je crois pouvoir dire que le charme a très largement agi pendant ce spectacle. La danse et la musique partagent une forme d’étrange légèreté, semblable à un parfum délicat mais entêtant dont le sillage vous envelopperait.

Un peu de musique pour commencer :

Les créations de Steve Reich sont classées dans la musique classique contemporaine minimaliste à laquelle je ne connais absolument rien. Pour éviter d’écrire des inepties, je m’en tiendrai donc à des remarques personnelles. Mon impression générale est d’avoir été instantanément transportée dans un espace inconnu et lointain par la nappe des pianos et les frottements saccadés des cordes. Je me dis que cette création pourrait constituer une excellente bande son pour n’importe quel film de voyage dans l’espace (je n’ajouterai rien concernant la déplorable actualité cinématographique). Au fil de la pièce, les passages répétés par les différents instruments et les chœurs forment une sorte de canon modulé de variations qui donne le sentiment de planer, dans un lieu d’exploration et de dérivation infinies. Mais certaines sonorités, isolées des phrases fondamentales, créent des voix, presque des onomatopées évoquant des émotions de joie, tendresse ou surprise, qui chargent cet univers d’éléments connus, le rendent familier et réconfortant. Cette atmosphère joyeuse a probablement été renforcée par la vision des musiciens souriants et visiblement heureux de jouer. Des places à l’orchestre, au deuxième rang, c’est pas mal pour profiter d’un double spectacle : un vrai bonheur, pour les oreilles et les yeux.

Rain

Cadeau d’Arte en cette période de fêtes : la captation du spectacle est visible en intégralité ici. Attention, la féérie prend fin le 4 janvier à minuit.

La chorégraphie transpose magistralement en gestes et déplacements la composition musicale de Reich. Sur le plateau, la présence des danseurs ainsi que leurs enchainements rappellent les structures du canon et de la variation : en duos, trios ou groupes étendus, des phrases dansées sont répétées avec une alternance de moments de synchronisation, de décalage et d’accidents ponctuels qui perturbent la linéarité de l’ensemble. On retrouve également le côté céleste de la musique grâce à plusieurs mouvements comme les courses effectuées autour de la scène, les basculements des corps tendus, attirés par des forces d’attraction imprévisibles. Cependant, la chorégraphie ne se réduit pas à la traduction d’une composition ou esthétique musicales et le magnifique vocabulaire gestuel d’Anne Teresa de Keersmaeker est singulier et très reconnaissable ici. D’apparence spontanée et enlevée, c’est une danse touchante qui évoque le plaisir naturel de bouger son corps par des gestes au caractère parfois enfantin et quotidien : bondir, courir, se bousculer… Mais sa grande beauté réside dans les imperceptibles tensions qui sont au cœur des mouvements : l’ampleur et le relâchement sont d’autant plus puissants qu’ils sont toujours ponctués d’une subtile retenue et d’une grande maitrise. Rien que les ports de bras qui miment le plus souvent la prise d’élan mais sont régulièrement arrêtés net par un ralenti soudain, une cassure ou un arrondi du coude, sont remarquables.

rain basculement

Je m’arrête là car j’ai bien conscience que c’est délicat de partager toutes ces impressions à propos d’une œuvre en mouvement. Les extraits postés sur internet sont de très mauvaise qualité mais lorsqu’un dvd du spectacle sera disponible, vous pouvez être certain qu’il sera dans ma vidéothèque et que je partagerai ! Enfin, inutile de vous dire combien je vous recommande de saisir l’occasion d’assister à ce spectacle en vrai si vous le pouvez. Au passage, je remercie vivement tous ceux qui m’ont offert ce merveilleux cadeau!

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Noël

Je pourrais très volontiers me passer de Noël mais je ne suis pas épargnée par un certain conformisme et un brin d’opportunisme, aussi j’ai décidé de rédiger vite fait bien fait un petit article de vocabulaire d’actualité. Noël vient de l’adjectif latin « natalis » employé en particulier dans l’expression «  natalis dies » qui signifie le jour de naissance. Le mot renvoie originellement à la naissance du Christ et la fête associée à cette date est donc une commémoration religieuse chrétienne avant d’être une addiction à la religion capitaliste. Mais cela n’a rien à voir avec l’étymologie, passons.

JC by Banksy

JC by Banksy

L’histoire de la transformation phonétique du mot n’est pas tout à fait certaine ni des plus intéressantes. Elle pourrait néanmoins nous mener à une digression sur les origines du tréma, mais, après un bref tour d’horizon sur la question, cela me semble nécessiter plus de recherches que je n’ai envie d’en faire pour cet article. Peut-être une autre fois, passons.

Les usages du mot sont étendus depuis des siècles, désignant aussi bien le jour précis de la fête que la période qui la suit et précède. Si vous gagnez un séjour au ski pour Noël, vérifiez bien qu’il ne s’agit pas que d’une heure de forfait pour accéder aux pistes le 25 décembre. De toute façon, le ski c’est dangereux, passons.

Un noël est par ailleurs un chant religieux chanté pour l’occasion. Je n’ai aucune idée de ce qu’il raconte et ce à quoi il ressemble, passons.

Un usage féminin du mot pour évoquer le réveillon ou les célébrations du 25 décembre, est probablement dû à une ellipse devenue courante dans l’expression « la (fête de) Noël ». Ça ne vous fait ni chaud ni froid ? Eh bien moi, cet emploi m’horripile ! Ne passons pas ! Marqueur social évident qui ferait passer Madame Serre-tête pour Mamzelle Sabots -crottés, je plaide pour qu’il soit banni par tous ! Inutile de s’offusquer, de rouspéter, invoquer l’esprit de Noël. Aucune trêve ne sera accordée et pas la moindre tolérance montrée à ce propos. Il faut savoir être inflexible quand la situation l’exige. La déforestation, le gaspillage alimentaire et la surconsommation passent encore. Mais les utilisations de la langue française qui font saigner les oreilles sont insoutenables !

Je sens que cet article m’a fait perdre la moitié de mes lecteurs… Mais je vous souhaite à tous de très bonnes fêtes et vous prépare un très beau cadeau pour demain !

Avant que/après que

Papotons gentiment d’une règle qui interpelle presque tout le monde parce qu’elle ne questionne pas seulement l’écrit mais peut réellement perturber l’oreille. Il s’agit de l’emploi du subjonctif dans les propositions subordonnées de temps introduites par « avant que » et « après que ».

Le mode du subjonctif est traditionnellement décrit comme celui de l’incertitude ou de la non réalisation des actions. Je ne suis pas certaine que vous compreniez (comprenez) ce que je raconte mais il est possible qu’un exemple soit (est) suffisant pour que tout devienne (devient) limpide, sans que vous ne soyez (êtes) obligé de vous casser la tête.

Bien entendu, son emploi ne s’arrête pas à cette seule logique sémantique. Il est, d’une part, étendu aux actions envisagées du point de vue d’une opinion ou d’une émotion. Je crains que vous ne soyez (êtes) déjà partis et, si ce n’est le cas, je vous préviens que j’ai peur que ce ne soit (est) pire après. Il existe, par ailleurs, de nombreux usages liés à des constructions syntaxiques. Bien que les conjugaisons du subjonctif n’aient (ont) rien d’incertain, il n’est pas rare qu’ elles soient (sont) oubliées.

Enfin, comble du bonheur, des exceptions rejoignent la saga « Indicatif VS Subjonctif » ! Voici un échantillon. J’espère que vous lisez (lisiez) attentivement ! Si vous êtes sage, je crois que j’écrirai (écrive) un article sur les concordances de temps au subjonctif. Il est fort probable qu’un tel article sera (« soit » est possible) palpitant ! Je vous épargne une explication pour chacun d’eux, qui serait probablement douteuse étant donnée qu’ils  ne répondent à aucune réelle logique.

Pour en revenir à nos propositions, la logique sémantique nous invite à penser qu’il y a encore du boulot avant qu’on ne fasse (fait) plus de fautes car cette réussite est incertaine. En revanche, on a des chances de s’améliorer après que quelqu’un nous a (ait) expliqué les règles car dans ce dernier exemple la proposition présente l’action d’expliquer comme ayant eu lieu et donc bien réelle. Ici, le choix du mode se fonde sur le raisonnement suivant : dans une proposition introduite par « avant que », l’action est encore dans le domaine du réalisable mais incertaine, tandis qu’avec « après que », l’action est considérée comme réalisée, sûre. Cela me semble tout à fait acceptable, cependant mon alarme anti-dogmatisme se racle la gorge. Dans le contexte des emplois du subjonctif, où la logique sémantique n’est pas des plus rigoureuses, il ne semble pas aberrant que l’usage lui ait substitué une logique syntaxique fondée sur l’analogie des pratiques. Je m’arrête ici avant que votre cerveau ne fonde car on a parfois l’esprit plus confus après qu’un sujet ait été décortiqué dans tous les sens.

Toulouse-Lautrec s’affiche à Montmartre

Google nous a rappelé, le 24 novembre dernier, l’anniversaire de naissance de cet artiste, né en 1864, et je me suis souvenue d’une exposition sur ses affiches qui m’avait bien plu. Il est d’ailleurs toujours possible de la visiter : si vous passez par New York avant le 22 mars 2015, allez donc faire un tour au MoMA !

Je connaissais déjà plusieurs œuvres exposées, parmi les plus célèbres sans doute, représentant les figures, anonymes ou en vogue, des divertissements populaires parisiens. Scènes de riches bourgeois venus admirer La Goulue, la danseuse de cancan, ou encore le portrait du chansonnier Aristide Bruant : tout ceci immortalise l’univers nocturne de Montmartre. J’ai choisi une affiche un peu moins connue mais qui reste cependant dans la même thématique. L’image est une sorte d’instantané d’une scène prise sur le vif en plan resserré : on y voit un bourgeois, chapeau, gants et cane de rigueur, aborder une femme qui n’en est visiblement pas ravie. Une deuxième femme semble juger elle aussi que le monsieur a tout d’un gros relou.

L’Anglais au Moulin Rouge (photo by mon amoureux)

Je trouve que Toulouse-Lautrec s’empare ici de manière magistrale des spécificités de la lithographie. Pour saisir sa virtuosité, je vous explique en deux mots ce qu’est une lithographie. Il s’agit d’une technique de gravure sur pierre, enduite d’un apprêt particulier permettant à l’artiste de travailler directement à l’encre ou au crayon pour tracer une image, inverse au résultat. L’étape d’encrage repose sur un procédé chimique qui ne maintient l’encre que sur les endroits gravés. Pour une affiche en couleurs, il y a donc quatre pierres et quatre impressions distinctes sur la même feuille pour le jaune, le bleu, le rouge et le noir. Lautrec utilise par ailleurs une technique particulière de projection de l’encre à l’aide d’une brosse à dent, qui donne un effet moucheté à l’impression.

Ici, les aplats de couleurs sont traités de manière à souligner l’opposition entre les personnages ; silhouette grise, terne d’un côté, légèreté et coquetterie de l’autre. Le tout dans une parfaite harmonie avec le décor où l’on retrouve par touches, le vert et le orange du personnage féminin, qui parait ainsi dans son univers à l’inverse du monsieur anglais. L’usage du trait noir, largement inspiré de l’art japonais en vogue à cette époque, est remarquable : il crée, avec une économie de moyens impressionnante, non seulement les contours des figures, mais surtout les volumes des tissus et des corps (en renforçant une nouvelle fois l’opposition par les différentes épaisseurs de traits) et accentue le mouvement de la scène.

D’apparence simple, cette affiche est une réalisation subtile dont la nature et la technique mêmes sont mises au service du sujet. Le processus de création est d’ailleurs très intéressant puisque Toulouse-Lautrec a commencé par effectuer un tableau préparatoire à l’huile avant de passer à l’affiche lithographique. En prenant l’apparence du tract publicitaire qui trouverait parfaitement sa place dans les rues de Montmartre, l’affiche évoque a priori l’univers qu’elle représente. Par ailleurs, si la scène a l’unicité de l’instant volé, elle est surtout représentative de l’énergie de la vie nocturne du quartier et le jeu des couleurs donne à voir des archétypes plus que de réelles personnalités, bien que l’anglais soit un ami du peintre et non pas un personnage fictif.

Henri de Toulouse-Lautrec, il se fiche bien de la noblesse et nous en met plein la vue  avec des arts mineurs!