Antonomase

Je poursuis une idée lancée il y a quelques lundis : les figures de style. Celle d’aujourd’hui est plus connue que l’hyperbate (c’était rude pour commencer mais on a bien rigolé au final). Si le nom ne vous dit rien, vous reconnaitrez en revanche aisément son usage. Je devrais dire ses usages car une antonomase peut prendre plusieurs formes.

  • La désignation d’une personne par une périphrase (c’est-à-dire une expression descriptive, du grec « péri » signifiant autour et « phrasis » pour discours, prise de parole) à la place de son nom. ex : Le roi de la pop pour Mickael Jackson ou La dame de fer pour Margaret Thatcher. Aujourd’hui, j’ai décidé de proposer des exemples éclectiques, pour tous les goûts (ou dégoûts c’est selon). On ne parle d’antonomase que lorsque la périphrase permet, à une majeure partie des interlocuteurs, de reconnaitre immédiatement l’individu.
  • La deuxième forme est de loin la plus intéressante. Il s’agit plus ou moins de l’inverse : la désignation de quelqu’un ou quelque chose par un nom propre. Cette figure permet généralement d’attribuer immédiatement des caractéristiques à l’individu décrit. ex : un Picasso pour un peintre talentueux un Zlatan pour… à vrai dire, je n’ai toujours pas compris pour quoi justement. Si quelqu’un a la gentillesse de m’expliquer, mes élèves en sont incapables. L’usage peut devenir si courant que le nom propre est lexicalisé, c’est-à-dire qu’il est admis dans les dictionnaires comme nom commun. C’est le cas de « don juan » pour parler d’un séducteur sans scrupule ou d’un « bordeaux » pour le vin provenant de la région. Le processus fonctionne parfois si bien que certains mots sont des antonomases oubliées. ex : un marathon, épreuve inspirée de la course d’un messager grec venu annoncer à Athènes la victoire d’une bataille à Marathon (pour le reste de l’histoire et les autres versions, l’article de Wikipédia est très bien). Moins connue peut-être, l’origine de poubelle qui doit son nom à Monsieur Poubelle, préfet parisien qui a imposé l’usage d’un récipient pour se débarrasser de ses ordures. Pour éviter tout débat, je précise que le féminin semble venir d’une première forme de l’expression : « boite poubelle ».

 C’est tout pour antonomase mais ça me donne envie de rédiger un article sur les différentes façons dont les mots sont construits. Et il y en a ! Une nouvelle série peut-être…

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Cabotin

Je varie les plaisirs et au lieu de vous parler avec joie et enthousiasme d’un mot drôle, raffiné ou tout simplement beau, je vous raconte ce lundi une triste histoire d’erreur et de déception linguistiques. Comme de nombreuses personnes qui aiment les mots, j’apprécie leur signification mais également leur sonorité ou leur orthographe et il m’arrive de préférer un mot à un autre de ses synonymes que je refuse d’utiliser parce que je le trouve tout simplement laid. « Cabotin », et son très joli féminin « cabotine », fait partie des noms que je favorisais plutôt qu’un autre, aussi je me suis dit qu’il serait intéressant de se pencher un peu sur son histoire. Je ne me doutais pas alors que le dictionnaire avait cette belle et terrible faculté des grands romans d’amour ou des pièces tragiques qui vous bouleversent en une phrase et vous font sombrer dans une profonde mélancolie ! Je l’ai appris à mes dépens en lisant dans le Larousse : « Cabotin. Artiste médiocre, qui estime son talent au-dessus de sa valeur. Personne qui se fait remarquer par un comportement affecté, théâtral. » Le coup de poignard ! Artiste médiocre, comportement affecté ! Et moi qui y voyais un subtil mélange de pitrerie et d’espièglerie. De la légèreté enfin !

Puisqu’il faut se résigner, résumons l’histoire de ce mauvais plaisant. Le nom « cabotin » désigne au début du XVIIIème siècle les comédiens ambulants mais le sens péjoratif est attesté très vite aussi bien pour décrire le jeu de mauvaise qualité que les individus empruntant de grands airs dramatiques. L’origine du mot aurait pu nous enthousiasmer puisqu’on a imaginé qu’un certain Cabotin, acteur, directeur de théâtre et charlatan à l’époque de Louis XIII donnât son nom à la profession. Malheureusement, cette séduisante hypothèse, qui justifierait la connotation négative, est peu probable étant donné qu’aucune trace de ce personnage n’existe avant le XVIIIème. Le substantif est plus raisonnablement dérivé du terme de navigation « caboter » qui signifie voguer le long de la côte de port en port, et qui s’appliquerait bien au mode de vie des comédiens ambulants effectuant de brefs déplacements d’une ville à l’autre.

Dernière précision, le Larousse comme le Robert admettent les deux usages de nom et d’adjectif. Mais à quoi bon, si on nous refuse l’insouciance et la frivolité ! Pour ma part, je fais mes adieux à ce mot avec cet article cabotin.

Une promenade de Giuseppe Penone en poésie

Je vous propose de lire, d’ici quelques lignes, un beau passage pioché parmi les transcriptions poétiques des impressions et réflexions de Giuseppe Penone, maitre sculpteur de la nature et du temps. Dans Respirer l’ombre, l’artiste rassemble des notes écrites entre 1968 et 2008. Les textes et quelques dessins qui composent ce recueil n’ont pas vocation à raconter ou expliquer le travail de création de façon ordonnée et objectivée. Les mots évoquent et déclinent des gestes, des émotions, des réflexions qui sont autant de fils conducteurs des œuvres de Penone : toucher, creuser la matière et sentir les possibilités de son propre corps, observer la peau des arbres et y lire les saisons et climats, penser à la forêt qui se cache dans les voutes en bois d’une cathédrale… Il faut admettre que ce n’est pas toujours évident à suivre. L’impression de mysticisme nous effleure parfois à la première lecture puis disparait tout à fait, notamment quand on accepte de considérer des relations intellectuelles ou sensorielles inhabituelles. Le titre est déjà une belle invitation à la synesthésie ! Pour vous faire découvrir cet ouvrage, je vous livre une citation dont la forme et le sens ne sont pas trop déroutants.

La sculpture de la pluie qui ronge, polit, nettoie, casse,
bouleverse,pénètre, fend, comprime, engendre le ru,
le ruisseau, le torrent,
produit avec la rivière la sculpture parfaite : le galet.

La peinture de la pluie qui donne vie
aux couleurs, aux verts de la végétation,
aux bruns de la terre,aux gris
et aux noirs des troncs d’arbre, éclaircis par le soleil.
La couleur argentée de la pluie, sa peau luisante,
le léger raclement de ses ongles,
le velours de l’herbe perlée de pluie.

La fable de la pluie qui raconte, agressive, suave,
impétueuse, subtile, contenue, intarissable,
vaporeuse, chuchotante, arrogante,
cruelle, très douce,
les chaleurs et les froids, les climats de terres lointaines.

La musique de la pluie, rythmée, espacée, interrompue,
bruissante,continue, avec, en fond sonore,
le bruit qu’elle fait en tombant des toits, des arbres,
en ruisselant sur les carreaux, sur les fers, sur les bois,
avec le « do » des flaques profondes, le « la » du pavé,
le « ré » des feuilles, le « sol » des terres sablonneuses,
le « mi » des fruits, le « si » des toiles d’araignées
et des brins d’herbeplus haute,
le « fa » sur les plumes d’ailes
.

Qui n’a pas déjà apprécié la caresse d’une pluie d’été ou le spectacle d’une pluie aveuglante et assourdissante ? Ce poème en prose du sculpteur ne fait que nous mener un peu plus loin et chaque strophe invite à découvrir une facette de la pluie transformée en artiste : sculptrice, peintre, écrivain, musicienne, ses talents semblent infinis. On découvre sous forme de listes les multiples activités et créations de la pluie. S’y mêlent sans embarras métaphores et prosaïsme : on évolue entre la « peau luisante » de la pluie et « le bruit qu’elle fait en tombant des toits », écriture qui fait écho à l’ensemble de l’art de Giuseppe Penone, constante oscillation entre transformation et matériau brut. D’ailleurs pour être plus juste, il faudrait décrire la pluie non comme une artiste mais telle une muse qui dicte son art à qui sait l’écouter.

Ecrire en couleur

On aime les couleurs sur 1foisparsemaine ! Qu’elle soit glauque, magnifiée par un maître comme Matisse ou qu’elle surgisse de façon impromptue par synesthésie, la couleur est un réel plaisir et le langage témoigne bien de l’attention qu’on lui porte. Un dictionnaire du lexique de la couleur disponible en ligne recense plus de cinq cents mots pour les désigner ! Quand on observe ce cyanomètre et l’incroyable quantité de nuances du bleu du ciel, une telle richesse lexicale se justifie largement.

cyan

Mais avant d’apprendre le dictionnaire par cœur, il est bon de se pencher un peu sur l’emploi de ces mots et notamment la question des accords des adjectifs de couleur… Ah ! Vous pensiez qu’on allait jouer et que l’article serait plein de belles images colorées ! Et bien non, on n’est pas là pour s’amuser ou rêvasser ! On est là pour apprendre des vilaines règles de la langue française. Et je vous préviens, c’est plein d’exceptions et d’exceptions des exceptions …vous pouvez vous fâcher tout rouge ou être vert de rage, ça ne changera rien. Allez, on s’y met, vous n’allez pas en faire une jaunisse ! Le compte à rebours commence :

Les 3 exceptions

– Les adjectifs composés ou multiples ne s’accordent pas du tout. Un peu de mauvais esprit pour arranger votre humeur : rangez donc vos drapeaux bleu, blanc, rouge soit disant de saison et profitez des pelouses vert tendre des parcs ensoleillés !

– Les adjectifs étant également un nom de chose (au sens large d’objet, plante, animal, minéral…) ne s’accordent pas non plus. Les ongles orange et les chemisiers corail ne sont pas du goût de tout le monde. Se reconnaitra qui veut.

-Pour les adjectifs provenant d’une langue étrangère (comme c’est normalement le cas pour les noms aussi) : pas d’accord également.Ils ne sont cependant pas faciles à reconnaitre…D’ordinaire, je suis plutôt écharpes et robes kaki et si ça ne plait pas non plus tant pis !

Les 2 exceptions d’exception

– Quelques adjectifs qui sont des noms par ailleurs s’accordent tout de même, les voici : rose ; mauve ; pourpre ; fauve ; écarlate ; vermeil ; incarnat.

– « Châtain » s’accorde en nombre mais pas en genre. On décrira des chevelures châtains.

La règle générale n°1

Mais dans tous les autres cas, les adjectifs de couleurs s’accordent en genre et en nombre avec le mot qu’ils qualifient. Inutile de beaucoup faire travailler sa matière grise pour ceux-là.

0 : Niveau de compréhension

Mais non ! C’est vrai que ça décourage un peu et qu’on se laisserait presque aller à ne plus s’intéresser qu’à la photo en noir et blanc et aux artistes qui peignent des monochromes…mais on est courageux et, malgré ces règles pénibles, on ne fera pas grise mine la prochaine fois qu’on aura envie de parler de couleurs !